Le jardin des Mères

Élisabeth Gauthier
Mon passage à l'école primaire et secondaire ressemble assez à une certaine chanson de Moustaki...

    Il y avait un jardin qu'on appelait «Le jardin des Mères». Il était assez grand pour des centaines d'enfants. Des fillettes en tuniques uniformes couraient sur d'immenses pelouses, entre les cerisiers et les kiosques en bois peint. C'était en plein coeur du Vieux-Québec, dans la cour des grandes, au couvent des Ursulines.

    Les classes, avec leurs planchers de bois centenaire et leurs immenses fenêtres, donnaient sur les arbres de la cour des petites ou sur les vieilles maisons de la rue du Parloir. Chaque jour, nous empruntions les mêmes escaliers et les mêmes corridors qu'avait empruntés Mère Marie de l'Incarnation, la fondatrice du couvent, au XVIIe siècle. C'est peu dire que les leçons d'histoire du Québec prenaient en ces lieux une saveur d'authenticité... Les cours de littérature ne trouvaient pas moins de résonance dans ce lieu de culture vivante. Après tout, ces murs existaient quand les oeuvres que nous lisions avaient été écrites par Rousseau, Voltaire, Molière, Nelligan, Aubert de Gaspé, Baudelaire; de là à rêver que les personnages de ces livres m'attendaient au tournant d'une allée, il n'y avait qu'un pas, que mon imagination n'hésitait pas à franchir.

    Parlons maintenant des enseignants. Un jour de pluie, alors que je rêvassais en classe, la belle voix de Madame Vandenberg lisant un poème de Robert Frost m'a donné la piqûre de la poésie anglaise, Soeur Hélène, de la grammaire française, Mme McLeod, de la littérature. Quant aux maths et aux sciences, elles m'ont été enseignées par Soeur Fernande et Esther qui, au moment magique où l'une d'entre nous comprenait un problème, interrompaient leur enseignement pour pousser plus loin, pour que le désir de savoir s'accroche bien à ce premier pivot. Tous saisissaient la moindre occasion de nous faire aimer leur matière.

    Tous avaient pour nous une infinie attention... et une infinie patience! Même le directeur, M. Gignac, nous faisait longuement parler de nos lectures; pour le plaisir d'en discuter avec lui, j'avais lu tout ce que j'avais pu trouver de Saint-Exupéry!

    Le respect était la première valeur enseignée. Je me souviens d'une réprimande reçue par toute la classe au sujet des confettis que nous laissions tomber par terre en poinçonnant nos feuilles de papier. Nous n'avions pas pensé que les dames du ménage devaient les ramasser un par un dans les fentes des planchers de bois franc. Le remords, plus que la peur d'une réprimande, nous avait par la suite empêchées de recommencer.

    Tous les milieux sociaux étaient représentés dans nos rangs de queues de cheval. Si l'école était populaire auprès des parents fortunés ou intellectuels, il y avait moyen d'y envoyer ses enfants sans être ni l'un, ni l'autre. Toute velléité de snobisme de la part d'une élève plus riche lui valait la réprobation générale. La tunique grise seyait également mal à toutes, filles de fleuriste ou de professeur, d'ouvrier ou de député. Nous jouissions toutes du privilège de vivre dans cette école chaque jour, en paix, en sécurité, en contact direct avec l'histoire et la poésie.

    J'ai donc grandi dans un milieu hyperprotégé. La seule violence que j'y ai vécue a été de me faire tirer les couettes, un jour. Il n'y avait pas de drogues, pas de taxeurs, pas de papiers sales qui traînaient, pas de fumée de cigarette autour de nous (Soeur Marcelle veillait!), mais plutôt une bibliothèque où l'on avait tout loisir de fouiller, des aires de jeu où courir, des recoins où bavarder.

    On ne passe pas onze ans de sa vie dans un tel lieu sans qu'il nous habite à jamais. Aujourd'hui, j'ai trente-deux ans et chaque jour, je me transporte en pensée au jardin des Mères. J'y situe l'intrigue de mes lectures, je m'y réfugie pendant les réunions stressantes. Ce n'est pas un paradis perdu, plutôt un rempart contre l'absurdité, la fatigue, la laideur.

    Faut-il absolument que les enfants soient branchés très jeunes sur l'actualité et la vraie vie? Faut-il vraiment les habituer très jeunes à la loi de la jungle? Vous aurez deviné mon avis sur cette question. Pourquoi mes enfants ne seraient-ils pas aussi heureux que moi dans une école paisible, humaniste et belle? Ce cocon douillet que j'ai connu, je le souhaite à tous les enfants. La seule chose qui ait changé depuis ce temps (c'était entre 1968 et 1979) est peut-être que la dictature de l'argent est devenue plus stricte. Raison de plus pour que l'école apprenne aux petits qu'il y a autre chose que l'argent dans la vie!

    Pour ma part, j'ai eu droit à onze ans de protection et d'attention avant de me colleter avec la vraie vie et, ma foi, je ne m'en tire pas mal dans le combat quotidien du monde professionnel. Seule séquelle peut-être, je préfère Balzac au Financial Post.

    Pourquoi écrire cette lettre à L'Agora? Parce que ce soir, un ami m'apprend que le Collège Bellevue de Québec a fermé, faute de sous. Que bien des technocrates, fruits du collège classique? prônent la fin des subventions aux écoles privées. J'ai peur qu'un jour, les petites Mademoiselle Tout-le-Monde comme moi ne puissent plus étudier aux Ursulines, ou pire, que ce jardin intérieur dont les Ursulines m'ont fait cadeau, n'ait un jour plus d'assises terrestres. Pourtant, ce jardin pourrait parfumer tant d'autres enfances et cette école en inspirer tant d'autres, privées ou publiques.

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