Fleurs des champs

Maurice Maeterlinck
Mais bientôt celle-ci [la lumière] s’aventure dans l’espace ; les pensées nuptiales de la terre s’éclairent et se purifient ; les ébauches disparaissent, les demi-rêves de la nuit s’évanouissent comme un brouillard emporté par l’aurore ; et tout autour des villes où l’homme les ignore, les bonnes fleurs rustiques commencent dans l’espace leur fête sans témoins. Qu’importe ! elles sont là, qui font déjà le miel quand leurs soeurs orgueilleuses et stériles, qui seules ont tous nos soins, tremblent encore au fond des serres. Elles seront là, de même, dans les prés inondés, les sentiers défoncés et pour orner les routes avec simplicité, quand les premières neiges couvriront la campagne. Personne ne les sème, et personne ne les cueille. Elles survivent à leur gloire, et l’homme les foule aux pieds. Cependant, il n’y a pas longtemps, elles représentaient seules la joie de la nature. Il y a quelque cent ans, avant que leurs parentes éclatantes et frileuses fussent venues des Iles, des Indes, du Japon, ou avant que leurs propres filles, ingrates et méconnaissables, eussent usurpé leur place, elles seules égayaient les regards affligés, elles seules éclairaient la porte des chaumières, le parvis du château et suivaient dans les bois les pas des amoureux. Mais ces temps ne sont plus ; elles sont détrônées. Elles n’ont conservé de leur bonheur passé que les noms qu’elles reçurent quand elles étaient aimées. Et ces noms montrent bien ce qu’elles furent pour l’homme : toute sa reconnaissance, sa tendresse attentive, tout ce qu’il leur devait, tout ce qu’elles lui donnaient, s’y trouve renfermé, comme en des perles creuses un arome séculaire. Elles ont donc des noms de reine, de bergère, de vierge, de princesse, de sylphide et de fée qui passent comme une caresse, un éclair, un baiser, un murmure d’amour sur les lèvres. Il n’est, je crois, dans notre langue, rien qui soit mieux, plus délicatement ni plus affectueusement nommé que ces fleurs populaires. Ici le mot habille presque toujours l’idée avec un soin, une précision légère, un bonheur admirable. Il est comme une étoffe ornée et transparente qui moule exactement la forme qu’elle embrasse et qui a la nuance, le parfum et le son qui conviennent. Appelez devant vous la Pâquerette, la Violette, le Bluet et le Coquelicot : le nom c’est la fleur même. Quelle merveille, par exemple, que cette sorte de cri et de crête de lumière et de joie « Coquelicot ! » pour désigner la fleur écarlate que les savants accablent de ce titre barbare : Papaver rhoeas ! Voyez la Primevère ou Primerole, la Pervenche, l’Anémone, la Jacinthe des bois, la Véronique bleue, le Ne m’oubliez pas, le Liseron des champs, l’Iris, la Campanule : leur nom les peint par des équivalents et des analogies que les plus grands poètes ne trouvent que rarement. Il est toute leur âme ingénue et visible. Il se cache, il se penche, il s’élève dans l’oreille, comme celles qui le portent se dissimulent, s’inclinent ou se dressent dans les blés et dans l’herbe. Voilà les quelques noms que nous connaissons tous ; nous ignorons les autres, bien que leur musique décrive avec la même douceur, le même génie heureux, des fleurs que nous voyons au bord de chaque route et dans tous les sentiers. Ainsi, en ce moment, c’est-à-dire vers la fin du mois où le blé mûr tombe sous la faucille, les talus des chemins sont d’un violet pâle : c’est la douce et tendre Scabieuse qui finit de s’épanouir, – discrète, aristocratiquement pauvre et modestement belle, comme l’annonce son titre de pierre précieuse voilée de brume. Autour d’elle un trésor s’éparpille : c’est la Renoncule ou Bouton d’or, qui a deux noms comme elle a deux vies ; car elle est à la fois l’innocente vierge qui couvre la gazon de gouttes de soleil et la redoutable et vénéneuse magicienne qui distribue la mort aux animaux distraits. C’est encore la Mille-Feuilles et le Mille-Pertuis, petites fleurs jadis utiles, qui s’en vont par les routes comme de silencieuses pensionnaires en uniforme terne ; le vulgaire et innombrable Seneçon des oiseaux, son grand frère le Laiteron des champs, puis la dangereuse Morelle noire, la Douce-Amère qui se cache, la rampante Renouée-à-feuilles-de-patience, – toutes les espèces sans éclat, au sourire résigné, qui portent la pratique et grisâtre livrée de l’automne déjà pressenti.

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