Merci d'encourager L'Agora
Faites un don via Paypal
Le site est en cours de modernisation. Nous vous invitons à utiliser la recherche pour repérer les contenus qui vous intéressent. Merci de votre patience et bonne lecture.

Covid-19

Statistiques

Nicolas Bourdon

L'humanitarisme à l'heure des médias sociaux. Les j'aime dans la véritable histoire d'une vedette devenue préposé dans un centre hospitalier pour personnes âgées.

Statistiques

Ahuntsic, avril-mai 2020

Alors âgée de 43 ans, elle était arrivée en catastrophe au Québec après le séisme de 2010 qui avait dévasté Port-au-Prince. Elle était l’une des 5500 réfugiés haïtiens que le Québec accueillit entre 2010 et 2015. Elle trouva rapidement un petit 3 ½ dans un bloc-appartements, qui, au cours des cinq dernières années, avait fait l’objet de dix plaintes pour insalubrité. Elle vivait seule et, avec son petit salaire de préposée aux bénéficiaires (17,50 $ de l’heure), elle réussissait à peine à payer le loyer et l’épicerie. 

Il était un comédien connu, aimé, admiré. Il ralliait tous les suffrages : ses rôles exigeants au théâtre et au cinéma faisaient oublier aux critiques et au public cultivé sa participation à la populaire émission estivale En mode pastis ! Mais il n’y avait plus de tournages, plus de films ni de théâtre depuis le 13 mars 2020 ! Heureusement, grâce à un gros contrat publicitaire vantant les mérites de l’achat local, il put récolter quelques milliers de dollars.

Mais avait-il vraiment besoin d’argent ? Il vivait dans une magnifique demeure, entre Henri-Bourassa et le boulevard Gouin. Ce qui l’inquiétait vraiment, c’était ce qu’il appelait ses « statistiques ». Il générait une récolte moyenne de 10 000 j’aime par publication, mais, depuis la pandémie, ses statistiques avaient dramatiquement chuté. Le 18 avril 2020, il publia une photo de son chien Victor  et obtint seulement 1000 j’aime, un seuil critique qui le ramenait dix ans en arrière à l’époque de ses premiers petits rôles à la télé. On n’en avait que pour le personnel de la santé, le docteur Arruda et le premier ministre Legault dont les points de presse quotidiens étaient regardés par plus de 2 500 000 spectateurs.

Le 24 avril, le premier ministre, dépassé par l’ampleur de la pandémie, demanda aux Québécois de se porter volontaires pour aider dans les CHSLD. Malgré son fils de deux ans et sa fille de quatre ans, dont sa femme devait maintenant s’occuper seule, il n’écouta que son bon cœur et se porta volontaire. Après tout, il était ce qu’on appelle « un artiste engagé ». Il avait participé à des marches contre la pauvreté et le racisme. Il avait fait paraître des textes dans le journal pour défendre des causes, il avait initié des pétitions. Il avait fait plusieurs discours enflammés lors du printemps étudiant et, dans les manifestations, il ouvrait souvent la marche de sorte que c’est souvent lui qu’on voyait à la télé.

On l’envoya dans un CHSLD du nord de Montréal dont le tiers des 300 résidents étaient alors infectés par le coronavirus. La première journée, ça pouvait toujours aller, mais, dès le lendemain, deux préposées aux bénéficiaires, terrifiées par le virus et épuisées, démissionnèrent. Son contrat stipulait qu’il devait effectuer uniquement des « tâches connexes » pour aider les préposées, mais le navire coulait ; on n’avait pas le temps de chipoter avec des détails : on lui fit donc faire toutes les tâches d’une préposée. Il souleva des patients, il changea une cinquantaine de couches et donna un bain à trois patients. On entendait des cris d’effroi et toujours des quintes de toux, une mauvaise toux, une toux mortelle. Un patient, âgé de 85 ans et atteint d’Alzheimer, répétait sans cesse : « Maman, maman, veux pas mourir ! »

Dans sa course folle qui le menait d’un patient à l’autre, il traversait des miasmes pestilentiels où se mêlaient des odeurs de viande et de légumes bouillis, de sueur, d’urine et d’excréments.

Et pourtant, au cœur de cette agitation incessante, au milieu de cette guerre contre la mort, il eut la présence d’esprit de sortir son cellulaire pour prendre une photo. Il n’avait parlé que deux minutes avec Annette, mais son flair de comédien habitué aux images lui disait qu’elle serait parfaite ! Cette patiente n’était pas sénile ; son regard était intelligent. Annette redressa son dos arqué, prit une pose digne, mais ça n’allait pas, on voyait les toilettes en arrière-plan. Il ferma la porte des toilettes ; l’infirmière qui l’accompagnait bougonnait d’impatience.  

« Aujourd’hui, j’ai eu le bonheur de rencontrer une personne formidable, une femme généreuse, attentionnée, allumée : Annette Séguin ! » disait son statut Facebook. Il portait un masque N95, mais on le reconnaissait tout de même et surtout ce masque était une preuve de sa bravoure, de son dévouement. Ce masque disait : « Vous voyez, je suis au front ! » Il s’était fixé un objectif de 12 000 j’aime, mais il fracassa aisément le plafond des 15 000.

Le lendemain, il ne put revoir Annette et les patients qu’il assistait étaient décidément beaucoup trop amochés. Patients alités et comateux, séniles à la bouche ouverte et aux yeux vides, agonisants à la respiration stertoreuse, malades au corps émacié : on ne pouvait pas espérer prendre la moindre photo décente. Par contre, plusieurs préposées et infirmières, admiratrices de l’acteur, voulurent avoir une photo de groupe sur l’heure du midi. Il remarqua à sa droite une préposée noire qui lui adressa un des ses plus beaux sourires. « Je suis une de vos plus grandes admiratrices ! » dit-elle avec chaleur au populaire animateur d’En mode pastis ! Mais quelques secondes, quelques flashes de caméra plus tard, et l’acteur célèbre s’était évanoui pour laisser la place au préposé qui suivait docilement les ordres des préposées et des infirmières.    

Ahuntsic présente sans doute les contrastes de richesse les plus importants de Montréal. On marche sur une rue aux demeures opulentes en direction de la Rivière des  Prairies et, soudain, on tombe dans un gouffre de pauvreté : c’est l’affreux boulevard Henri-Bourassa et ses sinistres blocs-appartement. Sa cour donnait sur l’un d’eux, un bloc de cinq étages en briques grises, mais heureusement deux érables majestueux servaient de boucliers contre cette horreur. Il n’avait jamais adressé la parole aux locataires du bloc.

Pourtant, le soir de sa troisième journée au « front », alors qu’il mettait les vidanges au chemin, il aperçut de dos une grosse femme noire qui marchait d’un pas lourd en traînant derrière elle un petit charriot d’épicerie. Il la suivit discrètement, elle tourna à l’ouest sur Henri-Bourassa et s’arrêta à un arrêt d’autobus. Son impression fut confirmée : cette femme était la préposée qui travaillait au même CHSLD que lui. Il lui dit un « bonjour » plein de chaleur ; elle le reconnut immédiatement et ses yeux un peu tristes s’illuminèrent. « Si vous voulez, je peux vous amener en auto demain matin ! » s’écria-t-il et une sensation de chaleur partit de son cœur et irradia dans tout son corps. Qu’il était bon de faire le bien !

Malheureusement, elle commençait à travailler de nuit dès le lendemain. « Vous savez, dit-elle, et son regard se rembrunit, les patients meurent surtout la nuit… Mais que voulez-vous on manque tellement de personnel ! »

L’autobus arriva, elle mit un masque et s’engouffra dans le véhicule à demi-vide. Elle lui adressa un timide salut de la main, l’autobus s’ébroua puis elle disparut sur le grand boulevard.

Après deux semaines de cet enfer au CHSLD, il démissionna ; il n’en pouvait plus. Il prit la relève de sa femme et assura la garde des enfants, mais sa tête était ailleurs. Il n’avait pas publié de statut Facebook depuis une dizaine de jours et, à sa grande tristesse, d’autres que lui recevaient toute la lumière des projecteurs.

Il avait complètement oublié la préposée aux bénéficiaires qui vivait à deux pas de chez lui. Il se promenait parfois avec ses enfants et son chien Victor au parcours Gouin ; la neige avait maintenant disparu, mais le froid était tenace. Aucun signe de bourgeons ; le temps semblait s’être figé.

Le soir du 27 mai 2020, pourtant, la voix grave de Céline Galipeau annonça la mort de Myrmonde Louis, emportée par la COVID-19. « Une femme dévouée, courageuse, appréciée de tous ses collègues » commenta une infirmière. En raison des risques de transmission, elle eut droit à des « funérailles sobres » pour reprendre l’expression euphémistique des complexes funéraires. Même si les cadavres ne transmettent pas le virus, son corps ne fut pas exposé ; on évitait ainsi des contacts humains superflus. Quelques collègues se réunirent en vitesse à l’extérieur du CHSLD. Ils firent cercle, tout en conservant une distance de deux mètres, sur un mauvais gazon, encore chiffonné par les rudesses de l’hiver, et dirent chacun quelques mots. Le tout dura un peu moins de quarante-cinq minutes. Son décès portait le nombre de morts au Québec à 4228 ; elle était la quatrième préposée aux bénéficiaires à succomber à la COVID-19.

Il reconnut immédiatement sa voisine au téléjournal et se rua sur son cellulaire. Il publia la photo de groupe où on voyait la préposée tout sourire à ses côtés.         « J’ai eu le grand bonheur de connaître Myrmonde Louis et de travailler avec elle. C’était une femme dévouée, courageuse, appréciée de tous ses collègues. Myrmonde, je ne t’oublierai jamais ! »    

Il obtint 23 221 j’aime.

À lire également du même auteur

Une vieille femme
L'histoire d'une vieille femme qui doit quitter son appartement, encombré de livres e

Statistiques
L'humanitarisme à l'heure des médias sociaux. Les j'aime dans la vé

Sous le charme
Comment qualifier ce texte dont l’écriture suscite dès les premières