La liberté

La liberté, le mal, la vie, la mort

Jacques Dufresne

L’invasion de l’Ukraine par les Russes en 2022 est, comme le fut celle de l‘Irak par les Américains en 2003, une invitation à repenser la liberté.

Il faut sans cesse repenser la liberté. On pourrait même dire qu’elle consiste avant tout à se repenser elle-même. Se repenser pour se reconquérir car elle est toujours menacée d’extinction.

Suite à l’invasion de l’Ukraine, on a entendu mille fois cette pathétique question : comment une telle horreur est-elle possible en 2022? Le 3 mars, le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, l’a reprise à son compte sur un ton qui tirait les larmes. Cette invocation, car il s’agit bien d’une invocation, brise le cœur parce qu’elle s’adresse non à des personnes, divines ou humaines, mais à une idée abstraite appelée « sens de l’histoire » ou progrès. Cette idée, apparue au siècle des Lumières, est la promesse de perfection que l’homme s’est faite à lui-même en tournant le dos à Dieu pour prendre les commandes de sa destinée. Elle a pénétré les mentalités à un point tel que tous, modernes et post-modernes, semblent présumer que le mal est en voie de disparition dans le monde, que chaque jour qui passe est un barreau dans l’échelle vers la perfection, que l’histoire est un ascenseur qu’on supplie, en cas de panne, de reprendre sa montée vers le septième ciel.

Plutôt que de nous enliser dans cette pensée magique, nous aurions intérêt à réfléchir sur le sens du mal, ce à quoi nous invitent ces civils ukrainiens devenant soldats en quelques jours, avec un courage rappelant celui de tant de résistants du passé. C’est le contact brutal avec le mal qui rend ces faibles humains capables d’un tel héroïsme. Si le mal n’existait pas, tout irait pour le mieux, mais dans ce meilleur des mondes, notre autonomie se limiterait au choix superficiel entre des objets et des projets ; nous n’aurions pas ce don suprême, méritant pleinement le nom de liberté, de choisir entre le bien et le mal. Nous n’aurions que des préférences, point d’engagements profonds et durables pouvant aller jusqu’au sacrifice de notre vie pour des êtres et des pays aimés.

Les chemins vers cette liberté profonde varient selon les cultures, Voici celui que m’indiquent mes racines chrétiennes :la perfection n’est pas de ce monde. La nature, par Dieu créée, est imparfaite, mais elle comporte assez de vie, de bien et de beauté pour que, usant de sa liberté et misant sur la grâce, l’homme s’oriente vers une perfection intérieure baignant dans le  mystère et auréolée d’éternité,

Vue sous cet angle, la liberté est le sens du mal, vérité qu’on hésite à reconnaître tant on peut craindre qu’elle serve à justifier la complicité avec le mal. Composer avec le mal et en être complice sont heureusement deux choses bien différentes. Le meilleur usage de la liberté est de combattre le mal, en soi et hors de soi, sans exiger ni même rêver de l’éradiquer, mais en désirant l’énergie spirituelle requise pour nous engager réellement dans la voie de notre idéal.

En préférant le plus grand des risques à leur asservissement, les civils ukrainiens nous rappellent aussi que la liberté est fille de la mort, ce dont témoignent les cimetières militaires, si vite oubliés; oublié aussi le souvenir de tous les vaincus qui ont préféré le suicide au déshonneur, de tous les esclaves qui ont pris le risque de la révolte, de tous les croyants qui n’ont pas trahi leur Dieu quand on les sommait de le faire, de tous les savants qui ont préféré la vérité à l’opinion du plus fort, de Socrate, de Sénèque et de tous ceux qui comme eux ont suivi des principes plus chers à leurs yeux que leur propre vie.

Cette liberté profonde suppose l’existence d’une seconde dimension, spirituelle, dans l’être humain, elle peut aussi prendre appui sur l’espérance d’une autre vie après la mort. On se prend à présumer que ces conditions existent encore en Ukraine. Elles sont presque partout menacées par la montée du matérialisme et de l’unidimensionnalité. Dans ce contexte, le mal, (y compris la maladie, le malheur et la mort ) peut-il encore avoir un sens? Est-il encore possible de composer avec lui, de se limiter au moindre mal dans l’action? Ou ne reste-t-il plus qu’à mener contre lui une guerre totale, avec des mobiles associés à des utopies promettant le paradis sur terre ? Le combat contre le mal devient alors une menace pour la liberté. Les conversions au bien ne pouvant venir de la vie intérieure, qui n’existe plus, le progrès escompté nécessite un contrôle et une surveillance sans cesse accrus, scénario dont Orwell (1984) et Huxley (Le meilleur des mondes)ont fait une analyse donnant à entendre que l’homme réduit à ses seuls moyens ne peut s’améliorer qu’en renonçant à sa liberté, une liberté que les sciences humaines, au même moment, ont présentée comme une illusion. Relire B.F.Skinner (Beyond Freedom and Dignity et Walden Two)

 Dans ce scénario, le mécanique, sous toutes ses formes, y compris la forme administrative, se substitue au vivant pour une raison très simple : les machines, alliages de raison désincarnée et de minéral, peuvent être portées à un très haut degré de perfection. Elles s’élèvent ainsi au-dessus du couple mal-liberté qui caractérise le vivant et suit sa hiérarchie. Il n’y a ni mal ni liberté dans la matière inanimée.

À la vision spiritualiste du monde évoquée précédemment se substitue alors cette vision transhumaniste : la perfection sera de ce monde, mais par le moyen de la seule chose que l’homme dieu sait faire mieux que le Créateur : des machines, auxquelles il ne peut que ressembler de plus en plus. On voit par là que la minéralisation de la terre n’est pas seulement un problème environnemental mais aussi une atteinte à la liberté.

 

 

 

 




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