Tommaso Campanella

1568-1639
Biographie de Tommaso Campanella, par Florence Plouchart-Cohn, ancienne élève de l'Ecole normale supérieure et agrégée d'italien.

(Extrait de Sur la mission de la France, éd. rue d'Ulm, 2005, pp.193-195)
"Un an après le retour de Campanella dans sa région natale, en août 1599, deux citoyens de Cantazaro dénoncent au Comte de Lemos, vice-roi de Naples, une conjuration ourdie par Campanella et Ponzio contre la domination espagnole en Calabre. L'accusation est fondée, et le rôle du dominicain calabrais dans cette affaire s'avère décisif. Usant de ses connaissances astrologiques et de ses capacités prophétiques, Campanella s'est convaincu que de grands bouleversements politiques auraient lieu en 1600. Il exhorte alors ses concitoyens à se tenir prêts à secouer le joug espagnol et à reconquérir leur liberté, en instituant dans la province une république. Il prend contact avec les nobles locaux et met en place un réseau armé de soutien à l'insurrection, épaulé par Maurizio de Rinaldis et appuyé par la flotte d'un capitaine turc. Arrêté le 6 septembre, il embarque avec plus de cent cinquante prisonniers sur quatre galères, qui entrent le 8 novembre dans le port de Naples. Chacune arbore à son mât un pendu en guise d'avertissement aux habitants du royaume tentés par la révolte, tandis que deux autres prisonniers sont écartelés vivants au moment de l'entrée dans le port. Commence alors la période des procès napolitains.

La stratégie de défense de Campanella consiste à nier la qualification de rébellion et à mettre en évidence l'inspiration prophétique de son projet. Mais surtout, face à une condamnation à mort hautement probable, il décide d'employer l'unique échappatoire possible : simuler la folie. On ne pouvait exécuter les fous : cela aurait signifié prendre la responsabilité de condamner leur âge pour l'éternité, puisque les fous n'ont pas la capacité de se repentir. Campanella refuse donc le suicide et accepte la descente aux Enfers de la prison, pour sauvegarder le message prophétique dont il est chargé. Dans ses Poésies (n° 62 et n°72) il se compare au prophète Jonas, qui se fit avaler par la baleine. En juin 1501, afin de supporter la preuve juridique de sa folie, Campanella doit subir pendant trente-six heures la torture de la veglia, sans avouer qu'il ment : suspendu par les bras dans une position qui lui déboîte les épaules, il peut demander à ce que la tension des cordes soit relâchée, mais se retrouve alors en contact avec une lame tranchante. Il sort brisé mais victorieux de cette épreuve de force. La cruelle expérience déclenche une réflexion sur le sort des prophètes : détenteurs de la vérité et dénués de toute ambition personnelle, ceux-ci se voient persécutés, et souvent mis à mort par des hommes politiques incapables de dépasser la logique du pouvoir personnel qui est la leur, inquiets d'être démasqués et détrônés. Cette thématique est centrale dans les lettres et les poèmes, en particulier dans le sonnet Senno senza forza, qui fera l'objet d'un opuscule publié plus tard en 1927, récemment retrouvé par Germana Ernst et publié sous le titre de Politici e cortegiani contro filosofi e profeti.
Quant aux arguments de type prophétique utilisés durant le procès, ils serviront de noyau à la rédaction des Articuli prophetales. Dans ces articles, Campanella cite un certain nombre d'auctoritates pour justifier son attente de l'avènement de l'âge d'or, la fusion en un seul monarque du pouvoir temporel et spirutuel, et la réunification du troupeau chrétien, conformément à la prophétie johannique "unum ovile et unus pastor" (Jean X,16). On peut citer ici les noms de Catherine de Sienne, de Brigitte de Suède et de Joachim de Flore, mais aussi de Savonarole, sur lequel Campanella s'abstient prudemment de porter un jugement, mais dont il louera plus tard les talents de prédicateur.

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