Solitude

La solitude est l'éclipse des liens avec autrui; l'isolement en est la privation.

Essentiel

Le solitaire dit: «Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.» (Lamartine)

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Pour la personne isolée, un tel manque serait plénitude.
La solitude n'est-elle pas nécessaire à notre regard? N'est-ce pas elle qui nous révèle l'absent, nous rendant ainsi un peu plus digne de sa future présence?

    Automne, transparence! ô solitude accrue
    De tristesse et de liberté!
    Toute chose m'est claire à peine disparue;
    Ce qui n'est plus se fait clarté.

    VALÉRY, Équinoxes


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«Solitude: La pire des solitudes c'est d'être encore là pour les autres quand on n'y est plus pour soi-même.»

FRANÇOISE CHAUVIN


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«En Grèce, des tessons d'argile (ostrakon) sur lesquelles on écrivait le nom d'une personne trop riche ou trop puissante devinrent un moyen d'isoler un individu. Privée de son réseau social, la personne ostracisée était coupée des bases sociales de la richesse. Là se trouve le fondement historique de ce qui est maintenant un obiter dictum (diction) dans le mouvement d'intégration communautaire: le véritable handicap, c'est l'isolement. Cet exemple peut aussi servir d'appui aux études de l'institutionnalisation, en confirmant que la vulnérabilité d'une personne vient de l'absence de relations sociales.»

DAVE DRISCOLL, "Philia: l'économie et l'esprit du don", L'Agora, vol 10, no 2

Enjeux

De nombreuses études, dont celle de Riesman The lonely Crowd, ont montré que le fait d'être entouré d'êtres humains, de faire partie d'une masse ne signifie nullement qu'on échappe à la solitude et à l'isolement.

Question: ne faut-il pas associer les problèmes causés par la solitude et l'isolement à ce qui semble bien devoir être la maladie du XXe siécle, l'alexithymie?


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La solitude à l'ère de l'hyperconnectivité

«Il faut admettre que nous vivons sur terre à une époque extraordinaire. Nous avons la possibilité d'entretenir des relations avec des personnes vivant n'importe où sur la planète. Les satellites gravitant autour du globe diffusent des messages de personne à personne à travers les continents et les diverses communautés, nous reliant presque instantanément à n'importe qui, n'importe où. Nos téléphones cellulaires nous permettent de contacter sur-le-champ notre famille, nos collègues de travail, nos amis, où que nous soyons. Les ordinateurs, y compris ceux qui peuvent maintenant trouver place dans nos poches, nous relient directement à Internet.

Comment aurions-nous pu prévoir que tout en baignant dans cette mer de liens et de raccordements technologiques, subsisteraient dans nos sociétés un si grand nombre de personnes souffrant de la solitude? À une époque unique où existent toutes les formes de communications, dans un monde hyper branché, nous faisons l'expérience de la pauvreté des relations humaines. Bien que nous ayons le pouvoir de sauter dans un avion ou une voiture pour visiter des amis éloignés, nous ignorons souvent le nom de nos voisins ou même à quoi ils ressemblent. Une étude récente du Search Institute of America a montré que 60% des jeunes ne connaissent personne dans le voisinage à qui ils pourraient demander de l'aide en cas de besoin.

Alors même que le monde semble rétrécir, il nous semble plutôt qu'une distance accrue et une absence de relation avec autrui constituent le fond de la vie moderne. Les psychologues observent des taux record de dépression et d'angoisse. Certains chercheurs parlent d'une épidémie de solitude. Contrairement à la plupart des maladies, cette épidémie se transmet par l'absence de contacts humains. Il nous arrive à tous de nous sentir seuls et angoissés, mais si la situation perdure, elle se transforme en isolement. Isolés, nous devenons vulnérables d'une foule de manières. Notre santé est atteinte, nos choix diminués, l'information dont nous disposons, limitée.

Au-delà des conséquences empiriques, il faut penser à ce que signifie spirituellement une absence de rapports avec autrui et de compassion à leur égard. La relation avec autrui est souvent ce qu'il y a de meilleur dans notre humanité. La plupart d'entre nous ne pourraient imaginer une vie sans rires partagés, sans la chaleur du regard d'un être aimé, le contact d'une main amicale. Ce sont nos capacités de prendre soin les uns des autres, de collaborer, de nourrir nos relations qui nous permettent de créer des choses belles et merveilleuses. Elles rappellent notre vraie nature et nous fournissent de l'espoir et un but.

Les êtres humains sont d'abord et avant tout des êtres sociaux, nous sommes donc définis en grande partie par nos rapports avec les autres. Nous en avons besoin, non seulement pour notre subsistance et pour leur compagnie, mais également pour donner un sens à notre vie. La grande philosophe et mystique française Simone Weil a écrit que «l'intelligence est éclairée par l'amour». Weil avait un regard profond sur la condition humaine, et elle employait le mot intelligence dans son sens le plus large, renvoyant à notre essence et à ce qui nous rend possibles. L'amour que nous donnons (et recevons) a une incidence directe sur notre bien-être, il éclaire notre identité, nourrit notre empathie et notre esprit.

Nous existons dans le contexte de nos relations avec d'autres personnes. Les rapports de compassion sont comme les chauds rayons du soleil qui permettent aux fleurs de s'épanouir. L'affiliation et les relations humaines sont le terreau d'une saine identité, à partir de laquelle l'individu se développe. Car nous nous définissons en fonction de la manière dont les autres nous perçoivent. Notre valeur s'affirme si nous faisons partie d'un réseau social fondé sur l'entraide mutuelle. Nous avons alors la chance de laisser tomber nos masques et nos armures, pour apprendre à nous connaître nous-mêmes dans nos relations les plus intimes avec les autres.»

VICKIE CAMMACK, "Le réseau de la compassion", L'Agora, vol 10 no 2, automne 2003

Articles


Adieu

Richard Weilbrenner



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