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L'affaire Sokal

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«Alan Sokal, 42 ans, diplômé de Harvard et de Princeton, est professeur de Physique à l'université de New York, où il travaille notamment dans les domaines du champ quantique, de la physique mathématique et statistique.

"Homme de gauche" et "féministe", il a passé trois étés à enseigner les mathématiques au Nicaragua, sous le régime sandiniste, entre 1986 et 1988.

Au printemps 1996, Sokal écrit un article intitulé "Transgresser les frontières: vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique", qui était constitué principalement de citations—parfaitement fidèles—où de grands maîtres des 'sciences sociales' se servaient de mots utilisés principalement en Physique et Mathématiques, le tout lié par un discours de Sokal affirmant que "la 'réalité' physique, tout autant que la 'réalité' sociale est fondamentalement une construction linguistique et sociale", que le 'dogme' selon lequel "il existe un monde extérieur à notre conscience, dont les propriétés sont indépendantes de tout individu et même de l'humanité toute entière" est ridicule et dépassé (théorie que nous appellerons "relativisme" dans la suite de ce document).

Le plus impressionnant dans cet article, d'une certaine manière, était la liste des références de livres sur lesquels Sokal s'appuyait pour justifier son discours, qui représentait près de la moitié des pages de ce texte ! Cet article fut proposé à la revue américaine Social Text et publié dans le numéro 46/47.

Trois semaines plus tard, Sokal publiait un texte révélant la supercherie, que son article n'était qu'un pastiche-truffé d'absurdités-du jargon scientifique employé par certains des 'grands penseurs' de ce domaine, et il déchaînait ainsi les foudres de ceux-ci et de leurs admirateurs, ainsi bien sûr que des éditeurs de la revue Social Text.

La presse s'empare alors du scandale, montant en épingle ce qui était perçu comme une attaque en règle des 'intellectuels français'. Les personnes incriminées et leurs supporters réagissent alors de manière virulente, prêtant à Sokal ces inférences belliqueuses.

"Ignorant", "inculte", "escroc", "scientiste borné", "anti-intellectuel", "anti-européen", "anti-français", "intellectuellement correct", tels sont quelques-uns des noms d'oiseaux utilisés à l'encontre de Sokal. "Imposteurs", "pseudo-sciences", répliquent ses défenseurs. Vous pourrez trouver sur la page web d'Alan Sokal (http://www.physics.nyu.edu/faculty/sokal/index.html) les différents articles, qui ont été publiés dans de nombreuses revues et journaux américains et français-Le Monde, Libération et La Recherche, notamment.

Un peu de pratique de la sémantique générale aurait permis à certains des détracteurs de Sokal de ne pas réduire son discours à un "scientisme borné", ou à un manque de poésie et d'humour. Que je sache, les auteurs cités par Sokal ne donnaient pas l'impression de faire œuvre de poésie et/ou d'humour. L'utilisation de mots techniques des sciences, si elle se fait en modifiant les sens précis que les scientifiques ('durs') vont attribuer à ces mots, ou en élargissant leur domaine de validité, doit être au minimum accompagnée d'explications sur la définition de ces termes par leurs auteurs.

Il est un peu facile pour des 'professionnels' de l'écriture et du discours d'affirmer "ce n'est pas ce que j'ai voulu dire", en face des conséquences désastreuses que peut avoir l'interprétation de leurs écrits par d'autres. Il est aussi facile, dans la polémique d'escamoter le fait que les auteurs incriminés 'revendiquent' le titre de "science", sociale ou 'humaine', pour leurs ouvrages. Ce titre ne serait qu'une imposture de plus s'ils sont aussi prompts à rejeter l'évidence, à savoir que l'article de Sokal a touché un point sensible: le manque de rigueur des textes et l'absence d'une vérification expérimentale minimale pour pouvoir mériter le qualificatif de "scientifique".

Je veux bien admettre que l'indigence des ressources publiques affectées à la recherche dans ces domaines soit à la base des problèmes rencontrés, mais cela ne peut justifier l'abus du titre de "science", ni de celui de la terminologie éprouvée des sciences exactes pour 'démontrer' des affirmations fort discutables ou non-réfutables (c'est-à-dire qui n'autorisent pas la mise en œuvre d'une expérience permettant de la réfuter). Ce qui ne signifie pas que "tout ce qu'ils disent est faux", soyons bien clair là-dessus. Il y a une différence entre "non-scientifique" et "stupide".

Enfin, cette 'dérive' du discours touche également notre discipline. "L'absolutisation du relatif" (eh oui !, ces mots sont multiordinaux) et le "tout-se-vaut" (extensionnellement: l'élimination de tout esprit critique au nom d'une soi-disant 'égalité' des opinions), camouflés en "relativisme", y font également des ravages. L'expérience que j'ai faite sur la liste de distribution Internet des USA l'a amplement démontré.

D'autre part, le discours-apparemment 'séparatiste'-de Sokal et Bricmont n'est peut-être pas une réponse adaptée à un désir, pour moi légitime, de faire entrer plus de science dans un domaine qui en aurait cruellement besoin. Mais certes pas dans les conditions actuelles, comme cache-misère au mieux, comme une façon d'en mettre 'plein-la-vue' aux gogos que nous sommes, ou pour mieux vendre des ouvrages aux théories invérifiées sinon invérifiables, au pire.

Alors, gardons-nous de nous moquer des 'victimes' du canular de Sokal. Elles nous ressemblent trop ! Tirons plutôt la leçon de cette affaire et, puisque nous attribuons le titre de "science empirique" à notre discipline, essayons d'éviter de tomber dans les pièges de l'hermétisme, des mélanges douteux et surtout des théories sans vérification expérimentale. »

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