Scepticisme

On était jadis sceptique, porté au doute, par rapport à Dieu ou à la Vérité. Cette position étant devenu la règle, on est aujourd'hui eurosceptique ou climatosceptique, c’est-à-dire dans le doute par rapport à des choses qui, au départ, enferment un doute sur elle-même. Personne en effet n'a jamais tenu l'euro ou le réchauffement climatique d'origine humaine comme des vérités absolues.


Mais quel que soit l'objet du doute, on a intérêt, dans l'analyse du scepticisme, à tenir compte des mobiles de celui qui s'en réclame. «Quand le désir s'allie au scepticisme, alors naît le mysticisme.»(Nietzsche) Dans ce contexte, le scepticisme est un amour supérieur de la vérité, un désir de la lumière qui ne veut pas se laisser tromper par les apparences, tant il aspire à la fusion avec la chose elle-même. Mais le scepticisme peut aussi être un effet du ressentiment ou, si l’on préfère, du refus ou de l’incapacité d’admirer, auquel cas il n’est qu'un dénigrement systématique. On peut être théosceptique ou climatosceptique par désir ou par ressentiment.

«Il importe de distinguer d'avec le scepticisme vrai, état sérieux et philosophique de l'esprit où dominent la recherche et le jugement, une humeur malfaisante qui s'attaque sous des noms divers au sérieux de la vie ou de la pensée. »Renouvier (Voir la suite plus loin)

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Nous reproduisons ici, exceptionnellement, un article du Vocabulaire technique et critique de la philosophie. L'auteur, André Lalande, étant mort en 1963, son oeuvre est désormais du domaine public au Canada.

SCEPTICISME (du G. skeptikos, qui examine ; ultérieurement appliqué aux Pyrrhoniens*). — D. Skepticismus ; E. Scepticism (C. Cynism) ; I. Scelticismo. — Cf. DOGMATISME*.

A. Au sens le plus large, doctrine d'après laquelle l'esprit humain ne peut atteindre avec certitude aucune vérité d'ordre général et spéculatif, ni même l'assurance qu'une proposition de ce genre est plus probable qu'une autre. « Non que j'imitasse en cela les Sceptiques, qui ne doutent que pour douter et affectent d'être toujours irré¬solus... » DESCARTES, Méthode, III, 6. — Cf. Éphectique*, Suspension*, Trope*.

B. (Avec un adjectif qualificatif) : Doctrine qui nie la possibilité d'atteindre une vérité certaine dans tel domaine déterminé : « Le scepticisme métaphysique, le scepticisme médical. »
C. Tournure d'esprit caractérisée non par le doute proprement dit, mais par l'incrédulité et par une tendance à se défier des maximes morales dont les hommes font profession.

CRITIQUE
Les mots sceptique, scepticisme, sont souvent employés d'une manière abusive, dans le langage courant, et même quelquefois dans le langage philosophique. « On donne souvent le nom de scepticisme à la négation de certains principes généralement admis, surtout à la négation de certains dogmes religieux ; c'est abuser des mots et confondre les idées. » SAISSET, art. Scepticisme, dans Franck, 1530 A. Cette critique est très juste, bien qu'on trouve, chez Voltaire et chez Diderot, sceptique pris au sens d'incroyant, d'adversaire de la foi. Voir Littré, sub Ve.

Il en faut dire autant de l'emploi familier de ce mot pour désigner une opinion défavorable, quant au succès d'une entreprise. — Mais, dans le même article, Saisset à son tour applique ce terme au criticisme de Kant, qu'il appelle « le plus profond, le plus sérieux et le plus original des sceptiques modernes » (1531 B). Bien que cet usage ait été courant en France pendant la première moitié du xixe siècle, et qu'il persiste encore dans certains milieux philosophiques, le mot est tout à fait contraire à l'esprit kantien et ne doit pas être appliqué à cette doctrine.

En anglais, ce terme, sans autre qualification, sert souvent à désigner la philosophie de HUME, et spécialement la doctrine suivant laquelle « tous nos raisonnements touchant les causes et les effets n'ont d'autre source que la coutume ». (Traité, 4e partie, section 1.)
• On parle aussi en français, du « scepticisme de Hume » ; mais le mot, employé seul, ne conviendrait pas pour dénoter sa doctrine.
Rad. int. : Skeptikism (doctrine) ; Skeptikes (état d'esprit).

Sur Scepticisme. — On peut soutenir peut-être qu'il y a du scepticisme dans Kant, non assurément sur la valeur objective des phénomènes et des lois de la nature, qu'il a au contraire voulu établir contre Hume, mais sur la valeur, au moins symbolique, des postulats de la Raison pratique. Il est bien entendu, pour lui, que Dieu et la vie future n'ont, tels que nous nous les représentons, qu'une valeur subjective ; je veux dire, ne sont qu'une satisfaction, la seule possible d'après notre faculté de connaître, donnée à certains besoins de notre pensée spéculative (théologie physique) ou de notre conscience morale (théologie morale, dans la Critique du Jugement) ; ce qui en fait déjà tout autre chose que des illusions. — Mais cette représentation correspond-elle à quelque chose, ou ne correspond-elle à rien ? Il pourrait y avoir, ce me semble, une droite et une gauche kantienne. (J. Lachelier.)
La remarque sur le sens anglais du mot scepticisme en tant qu'il s'applique spécialement à la philosophie de Hume, nous a été communiquée par H. Wildon Carr.


SCEPTIQUE, D. Skeptisch (adj.) ; Skeptiker (subst.) ; — E. Sceptical (adj.) ; Sceptic (adj. et subst.) ; au sens C du mot scepticisme* : Cynic, cynical; voir Cynique*, observations ;
• I. Scettico.
A. (En parlant des hommes.) Qui professe le scepticisme, surtout au sens A, ou dont le caractère est enclin au scep-ticisme, au sens C (voir ci-dessus).
Quelquefois, qui doute de telle ou telle thèse particulière.
B. (En parlant des choses.) Qui consiste ou qui aboutit à suspendre le jugement. « Les arguments, les con¬clusions sceptiques. »
HUME appelle « doutes sceptiques touchant les opérations de l'entendement » (Essai, section iv) la question de savoir sur quel raisonnement ou sur quel principe théorique s'appuie l'opé¬ration par laquelle on induit du connu à l'inconnu et du passé à l'avenir ; opération qu'il tient d'ailleurs pour légitime et dont la valeur, dit-il, ne peut être mise en doute au point de vue pratique.
KANT appelle « représentation sceptique des antinomies* » (Skeptische Vor-stellung der kosmologischen Fragen) la méthode consistant à montrer que soit qu'on adopte la thèse, soit qu'on adopte l'antithèse, on aboutit à un non-sens, car le monde ainsi conçu est toujours soit plus grand, soit plus petit que le concept par lequel nous le pensons. (Antin. de la rais, pure, 5e section.)
Rad. int. : Skeptik.

Essentiel

«Il importe de distinguer d'avec le scepticisme vrai, état sérieux et philosophique de l'esprit où dominent la recherche et le jugement, une humeur malfaisante qui s'attaque sous des noms divers au sérieux de la vie ou de la pensée. Les deux formes principales de ce vice sont opposées entre elles. L'une est l'habitude de traiter par la raillerie et le mépris affecté toutes choses; l'autre, de leur appliquer à toutes une égale indulgence transcendantale, et de se complaire à leur spectacle, bonnes ou mauvaises qu'elles paraissent être aux gens du commun, parce qu'elles forment d'également intéressantes manifestations du monde qui nous est représenté pour notre amusement. La première de ces dispositions d'esprit, et de beaucoup la plus répandue, la blague, est devenue, en se compliquant de passions politiques, sources d'envie et de calomnie, et grâce à l'ignorance qui se mêle de tout et défigure tout, sous un régime de liberté à peu près illimitée, un fléau pour notre nation. La seconde, plus distinguée, le dilettantisme, séduit les plus intelligents et les raffinés, et même quelques bon cœurs, auxquels elle procure les joies de l'esthétique pour remplacer les sévérités de la morale. Renan a été le maître de ces derniers, un maître qui imposait par l'étrange union de ses qualités d'artiste, à la fois ironique et sérieux, respectueux et moqueur, au dessus de toute conviction comme de toute illusion, à un savoir considérable en histoire, en linguistique, en antiquités.»

CHARLES RENOUVIER, "L'action sociale d'Ernest Renan", in Philosophie analytique de l'histoire: les idées, les religions, les systèmes, t. IV, Paris, éd. Leroux, 1896-1897, p. 503

Essentiel

«Il importe de distinguer d'avec le scepticisme vrai, état sérieux et philosophique de l'esprit où dominent la recherche et le jugement, une humeur malfaisante qui s'attaque sous des noms divers au sérieux de la vie ou de la pensée. Les deux formes principales de ce vice sont opposées entre elles. L'une est l'habitude de traiter par la raillerie et le mépris affecté toutes choses; l'autre, de leur appliquer à toutes une égale indulgence transcendantale, et de se complaire à leur spectacle, bonnes ou mauvaises qu'elles paraissent être aux gens du commun, parce qu'elles forment d'également intéressantes manifestations du monde qui nous est représenté pour notre amusement. La première de ces dispositions d'esprit, et de beaucoup la plus répandue, la blague, est devenue, en se compliquant de passions politiques, sources d'envie et de calomnie, et grâce à l'ignorance qui se mêle de tout et défigure tout, sous un régime de liberté à peu près illimitée, un fléau pour notre nation. La seconde, plus distinguée, le dilettantisme, séduit les plus intelligents et les raffinés, et même quelques bon cœurs, auxquels elle procure les joies de l'esthétique pour remplacer les sévérités de la morale. Renan a été le maître de ces derniers, un maître qui imposait par l'étrange union de ses qualités d'artiste, à la fois ironique et sérieux, respectueux et moqueur, au dessus de toute conviction comme de toute illusion, à un savoir considérable en histoire, en linguistique, en antiquités.»

CHARLES RENOUVIER, "L'action sociale d'Ernest Renan", in Philosophie analytique de l'histoire: les idées, les religions, les systèmes, t. IV, Paris, éd. Leroux, 1896-1897, p. 503

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