Borduas Paul-Émile

1905-1960

S'il existait un musée des personnages historiques qui défient l'entendement, le peintre québécois Paul-Émile Borduas (1905-1960) y occuperait une place de choix. La quasi totalité de l'élite québécoise, avec, parmi les chefs de file, un écrivain aussi sensible et profond que Pierre Vadeboncoeur, a vu en ce peintre essayiste, auteur du Refus global, le libérateur, l'affirmateur de tout un peuple. Que ce soit un artiste qui joue au Québec le rôle joué ailleurs par des soldats, tels Washington ou Bolivar, il y a déjà là de quoi s'étonner. Cet artiste était-il donc si génial et si populaire que tout un peuple ait été fondé à voir en lui un bienfaiteur incomparable? Plusieurs de ses admirateurs l'ont cru. L'homme était-il donc d'une qualité exceptionnelle, s'était-il élevé au-dessus des passions communes: ambition, envie, ressentiment, ingratitude? Rien n'est moins sûr. Avait-il inclu la morale dans son refus global? En le comparant à Breton, Jean-Éthier Blais dira plutôt de lui: « Lui aussi est soumis, et avec quelle intensité ! au dualisme du bien et du mal ; il luttera toute sa vie contre lui, à la recherche de la pureté initiale. Ses toiles se dirigeront lentement, mais à coup sûr l'une après l'autre, vers la pureté édénique que symbolisera chez-lui la blancheur de l'hiver canadien.»

Un fait demeure: Borduas est une figure de proue, ce que confirment les études littéraires après les essais sur l'art et les études historiques et politiques: «L'année 1948 est une date-phare de l'essai au Québec. En effet, la parution de Refus global constitue souvent, pour l'observateur d'aujourd'hui, le premier signe de l'ébranlement du Québec traditionnaliste, le premier signe de la modernité. Tous les manuels scolaires y font écho. Ce que cette perception doit à Pierre Vadeboncoeur, il est difficile de le mesurer. Quand il écrit en 1962, dans La ligne du risque : « [Borduas] fut le premier à rompre radicalement » et encore : « Son acte fut inouï. En fait, il a brisé notre paralysie organisée! (...) le Canada français moderne commence avec lui », Vadeboncoeur écrit l'histoire. Des générations entières, lisant ces lignes dans les années qui suivront, feront leur cette image d'un Borduas apôtre de la liberté, d'automatistes «brassant la cage» d'un Québec asphyxié et lui donnant enfin à respirer un peu d'air.»

Nul n'est grand à côté des Pyramides, mais à côté du vide les grands sont des dieux. «Cette génération, nous rappelle Jean-Éthier Blais, a des aspects tragiques. On ne se rend pas compte aujourd'hui du vide où s'agitaient ces chercheurs de nouveauté et d'absolu. Dans le domaine de la peinture, il n'y avait, pour ainsi dire, rien. Il suffit de savoir que depuis l'exposition désastreuse de John Lyman à Montréal en 1913, la peinture la plus sauvagement académique triomphait partout, et en particulier à Montréal. Comme l'a écrit le professeur Russell Harper (la Peinture au Canada des origines à nos jours, p. 365): «La peinture au Canada français était académiquement stérile et ne valait pas grand-chose.» Le seul grand peintre canadien-français, Alfred Pellan, habitait Paris; c'était le désert, sauf à l'École du Meuble, autour de Maurice Gagnon, et dans l'entourage littéraire d'Hertel.

Il s'agit d'un mythe, au sens péjoratif du terme, écrira en 2000, dans la revue Combats,  un intellectuel de la nouvelle génération, Jean-Philippe Warren. «Refus global est un mythe. Ce genre d’histoire ne me convient guère. Tout y est trop glorieux, trop pur, trop clinquant. C’est pourquoi je dis que Refus global est un mythe, non pas au sens où les événements parfois tragiques qui entourent sa publication n’auraient jamais eu lieu, mais au sens où il occupe dans l’imaginaire collectif québécois, peu importe par ailleurs sa consistance réelle, exactement la position d’un récit fantasmagorique. Rappelons que Refus global reprend la perspective des manifestes surréalistes signés par Breton, entre autres Rupture inaugurale. L’originalité de Borduas se borne à répéter les idées de Breton au Québec.»

Les divers témoignages de Pierre Vadeboncoeur sur le grand homme sont contradictoires, ce qui ajoute au défi lancé à notre entendement.

Un sociologue est la personne la mieux placée pour faire la lumière sur ce personnage. En 1986, le sociologue Marcel Fournier publiait un ouvrage remarquable sur l'entrée du Québec dans la modernité. Borduas occupe une place importante dans cet ouvrage, mais plutôt que de reprendre le mythe à son compte, Marcel Fournier, avec un souci d'objectivité remarquable dans les circonstances, s'efforce de situer Borduas dans son contexte:

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