Senghor Léopold Sédar

09 / 10 / 1906-20 / 12 / 2001

L’Organisation Internationale de la Francophonie célèbre en 2006 l'année Senghor.

«Léopold Sédar Senghor, le premier président du Sénégal et l'un des plus grands poètes africains, s'est éteint en décembre dernier (i. e. 2001) dans sa retraite de Normandie où il avait passé les dernières années de sa vie. Né en 1906 à Joal, un petit village côtier au sud de Dakar, il avait reçu une bourse en 1928 qui lui avait permis de poursuivre ses études à Paris. Premier Africain à entrer à l'Académie française, il contribua mieux que quiconque à jeter des ponts entre la France métropolitaine et les colonies. Il a représenté son pays à l'Assemblée nationale française et, un beau jour de 1960, il est devenu le premierPrésident de la république du Sénégal.

Léopold Sédar Senghor fut une figure marquante de deux grands mouvements du XXe siècle, l’un politique, l’autre intellectuel : le socialisme africain et la négritude. Toute sa vie fut placée sous le signe de ces dichotomies : l’Afrique et l’Europe, le Blanc et le Noir, le colonialisme et l’indépendance, l’élitisme et le populisme.

C’est Senghor qui a forgé le concept même de négritude, avec ses compagnons de route que furent Aimé Césaire, en Martinique, et Léon G. Damas, en Guyane française. Souvent perçue comme une réaction au colonialisme français et comme une glorification de la culture et de la société africaine, la négritude est ce qui, selon Senghor, transcende les divisions entre les Arabes, les Négro-Africains et la diaspora et qui annonce l’émergence d’une forte présence noire dans le monde. « La négritude est un fait, une culture. C’est l’ensemble des valeurs économiques, politiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales des peuples d’Afrique et des minorités noires d’Amérique, d’Asie et d’Océanie. »

Pour Senghor, la culture noire tire sa force de sa proximité avec la nature et avec ses ancêtres, là où la culture occidentale s’en est coupée; le Noir est intuitif quand l’Européen est cartésien. Cette prise de position a soulevé maintes protestations. C’est ainsi que Jean-Paul Sartre lui-même n’avait pas hésité à parler de «racisme anti-raciste», persuadé que la négritude ne faisait qu’ajouter à la confusion.

Senghor nourrissait un profond respect pour la poésie et la pensée politique de la France et de l’Occident. Il explora les métissages des cultures africaines, européennes et américaines dans diverses formes artistiques qu’il aimait, notamment le jazz. Il conseillait à ses compatriotes de « s’assimiler pour ne pas être assimilés ». Il faisait partie de ces écrivains qui rêvaient à la naissance d’une civilisation nouvelle fondée sur la fusion de toutes les races et de toutes les cultures dans un esprit de paix, d’égalité et de justice. C’est ainsi qu’il pouvait concilier deux combats apparemment inconciliables : le militantisme anticolonialiste et le rapprochement racial. Toute la négritude de Senghor est là : dans un humanisme teinté de social, lui qui prônait un «socialisme africain », afin d’éviter le double écueil de l’athéisme et d’un matérialisme excessif. Il croyait en l’avènement d’une grande civilisation mondiale, unique et universelle.

En tant que président du Sénégal, Senghor n’a pas échappé à des problèmes que partagent bon nombre de nations africaines : la pauvreté et le manque de moyens. Il investit toutes ses forces dans la modernisation de l’agriculture et dans la lutte contre la corruption, devenue endémique sous le régime français. S’il transforma le Sénégal multipartite des premières années en un Etat à parti unique, son régime fut toujours considéré comme tolérant et démocratique. Lorsqu’il s’effaça en 1980, il fut le premier dirigeant de l’Afrique moderne à prendre sa retraite de son propre chef. Léopold Sédar Senghor était aussi un diplomate éloquent qui n’hésitait pas à critiquer les politiques coloniales du Portugal et de l’Afrique du Sud, tout en morigénant certains pays en développement pour ce qu’il estimait être de l’hypocrisie. Lors d’un discours resté célèbre qu’il prononça à l’ONU en 1961, il accusa certains pays qui venaient d’obtenir leur indépendance de mener une politique ambiguë : « Nous avons dénoncé l’impérialisme des grandes puissances pour dissimuler un impérialisme en miniature vis-à-vis de nos voisins… Nous avons exigé le désarmement des grandes puissances pour transformer nos pays en arsenaux. Nous proclamons notre neutralisme sans le fonder sur une politique de neutralité. »

Léopold Sédar Senghor était l’un des tout grands intellectuels du XXe siècle. Son originalité, son humanisme et son universalité étaient tels qu’il aurait mérité de recevoir le prix Nobel.»

Maurizio Carbone, Léopold Sédar Senghor : l'Afrique perd un poète, un philosophe et un homme d'État, Le Courrier ACP-UE, no 190, janvier-février 2002 (site Europa) - format PDF



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« Nous ne sommes pas des barbares, nous sommes des civilisés d'une autre civilisation », d'une civilisation de dignité et de nobilité, où toute manière est polie, toute parole belle avec une autre manière de penser le monde et d'être au monde, une certaine façon de manger et de travailler, de rire et de pleurer, de danser et de chanter, de peindre, de sculpter, et aussi et surtout de prier. « C'est alors, dites-vous, que l'idée s'ancre au plus profond de mon moi : l'idée, non pas le mot, d'une civilisation noire différente, mais égale.

(...)
L'inventeur de la négritude est un poète. La négritude sera d'abord poésie. Elle aurait pu être simple juxtaposition, tolérance entre des prosodies distinctes, échanges de bonne compagnie.

Vous êtes allé au-delà du nécessaire pour atteindre l'exemplaire.

Vous avez réalisé une symbiose, un métissage.

Entre la prosodie française structurée par la succession syllabique, vouée à la catharsis de la signification, exposée à la faiblesse de la densité émotionnelle et à l'atonie auditive.

Et la métrique africaine tramée par l'alternance et la succession des accents, attentive à la musicalité interne de la syllabe sonore et de ses jeux, appliquée à produire un effet de signifiance globale ou l'interprétation lexicologique est dosée en même temps que les autres modes de transmission du contenu sémantique ; exposée en revanche, à la fluidité de l'intelligible, à l'ambiguïté du message.

Gradus ad Parnassum. La réussite de cette convergence dans la prosodie se prolonge en spirale vers d'autres synthèses, vers les thèmes, les genres et les sujets.»


(Réponse d'Edgar Fauré au discours de réception de M. Léopold Sédar Senghor, 29 mars 1984)

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