Laïcité

On définit généralement la laïcité par deux éléments: la séparation de l'Église et de l'État, et la neutralité de l'État à l'égard des religions. Cette conception entraîne que l'État ne soit inféodé à aucune religion et les traite toutes de manière identique; quant à l'attitude à l'égard de la religion, elle peut aller de la simple indifférence (la religion ne concerne pas l'État) à l'hostilité (anti-cléricalisme, anti-religion), en passant par la tolérance et éventuellement un certain accueil.
Cette définition vaut particulièrement pour la France (et la Turquie) où, de toute manière, il existe divers accommodements: exception Alsace-Lorraine, présence des aumôneries dans certaines institutions publiques, subventions importantes à l'enseignement privé confessionnel, etc. Depuis quelques années, et en particulier sous l'influence du rapport Régis Debray 1, la France tente de passer d'une laïcité d'ignorance à une laïcité de compréhension et favorise l'enseignement du fait religieux et le développement de la culture religieuse.
Cette définition ne correspond pas à la pratique et à la vision de la plupart des pays d'Europe et d'Amérique du Nord, où les États maintiennent divers rapports privilégiés avec les grandes religions judéo-chrétiennes, – ce qu'on appelle les «religions historiques»: judaïsme, catholicisme, luthéranisme, calvinisme. À moins de dire que seule la France applique l'idéal de la laïcité et que les autres pays sont en manque ou en faute face à cet idéal, il faut donc trouver une autre définition de la laïcité.
Dans cette perspective, la laïcité évoque deux traits plus subtils: l'autonomie de l'État, jointe à la liberté de conscience et de religion. 2
Le premier trait désigne donc, non pas la séparation en tant que telle, mais l'autonomie des États face aux Églises et vice versa. L'État est conçu comme distinct, indépendant des religions, libre à l'égard des autorités et des organisations religieuses, seul responsable de la poursuite de ses fins propres. En contrepartie, les Églises sont libres face à l'État: libres notamment de nommer leurs dirigeants, de définir leurs doctrines, de déterminer leurs rites. Ce qui ne signifie pas que les religions soient exclues de la vie publique: simplement elles doivent faire leur place selon les règles du droit commun, l'état général des esprits, l'équilibre des groupes sociaux. Quiconque connaît l'histoire des relations entre les Églises chrétiennes et les États en Occident, comprend les assises de cette définition.
L'histoire et la sociologie enseignent aussi que la laïcité admet des modalités diverses, y compris la reconnaissance de droits historiques de certaines religions du moment que les libertés de conscience, de religion et de culte sont affirmées et appliquées. 3 C'est le second trait de la laïcité. Le rapport État-Église, en effet, peut être conçu et appliqué de diverses manières. Il tient compte et doit tenir compte des droits individuels, mais aussi de l'histoire et de la culture de la population. Et plus encore, de la responsabilité de l'État de chercher à maintenir un lien social, un sentiment d'identité nationale.
La laïcité n'est donc pas un concept idéal qu'il s'agirait simplement de mettre graduellement en pratique, ce n'est pas un concept abstrait, absolu, qui aurait l'effet d' un mantra. Il comporte une part plus ou moins grande de relativisme. Il est de l'ordre de l'accommodement et de l'ajustement contextuel. «Tous les États occidentaux qui vivent sous le régime de séparation, affirme Patrice Garant, ont adopté des solutions fort nuancées et qui varient selon toutes sortes de contingences historiques, socio-politiques, démographiques.» 4 Les lois laïques françaises, elles-mêmes, confirment Jean-Paul Burdy et Jean Marcou,5 ont été progressivement définies par des compromis dont l'application a été étalée dans le temps. L'égalité elle-même des individus doit être contextualisée. «Une conception abstraite de l'égalité des individus et des groupes ne justifie pas de rompre les importantes traditions qui forment l'identité d'une nation, déclare encore Garant;6 cela vaut également pour les traditions religieuses.» Le Rapport Stasi va dans le même sens, affirmant que chaque État aborde le défi de la laïcité «avec la tradition qui est la sienne», y compris «le respect des habitudes et des traditions locales», en sachant «aménager des exceptions», faire «des nuances», admettres «des limites». 7

1- Régis Debray, Rapport au ministre de l'Éducation nationale. L'enseignement du fait religieux dans l'école laïque, Paris, Odile Jacob, 2002.

2- Pour l'ensemble de la question: Guy Durand, Le Québec et la laïcité. Avancées et dérives, Montréal, Varia, à paraître à l'automne 2004, chapitre premier La laïcité.

3-Émile Poulat, Notre laïcité publique. La France est une République laïque, Berg International, 2003.

4- Patrice Garant, «La nouvelle confessionnalité scolaire au Québec», dans Revue générale de droit, 31 (2001) 437-472 p. 469.

5- Paul Burdy et Jean Marcou, «Laïcité/laiklik: Introduction», dans Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, 19 (janv.-juin 1995).p.8.

6- Garant, p. 471.

7- Commission de réflexion sur l'application du principe de laïcité dans la République. Rapport au président de la République, (appelé Rapport Stasi du nom du p-résident), Paris, 11-12-2003, # 2.3; 2.2.2; 2.2.1; 2.2.2; 4.2.1.

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