Beaugrand Honoré

24 mars 1848-7 octobre 1906

Portrait de Beaugrand par l'écrivain Louis Fréchette
« M. Beaugrand, qui a fondé cinq ou six journaux, qui a publié plusieurs ouvrages, qui a fait sa fortune, qui a été deux fois maire de la plus grande ville du pays, qui est officier de la Légion d'honneur, décoré sur toutes les coutures, et qui compte à peine quarante ans.... a trouvé le moyen, par temps perdu, de faire la campagne du Mexique avec l'armée française, de visiter plusieurs fois l'Europe et l'Afrique, et d'aller jusque dans les pays neufs du Far West relever les vestiges des Canadiens qui l'y ont précédé, et recueillir les légendes qu'ils y ont écrites.

C'est le récit de sa dernière excursion au fond de ces parages étranges et peu connue, qu'il offre aujourd'hui au public, sous le titre de : Six mois dans les Montagnes-Rocheuses. M. Beaugrand prétend voyager pour sa santé. Mais quand on lit le récit de ses pérégrinations, de ses recherches, de ses longues courses à travers des pays presque fantastiques, à la découverte d'une inscription bizarre, d'une curiosité préhistorique ou d'un caprice de la nature; quand on songe à ce qu'il lui a fallu d'études et d'observations pour parsemer ce récit, comme il l'a fait, de souvenirs historiques, d'anecdotes piquantes et d'étonnantes statistiques; quand on pense à ce qu'il lui a fallu de temps et de patience pour compiler ses matériaux, compulser ses notes et donner une forme littéraire à son travail, on est tenté de se demander si la maladie de M. Beaugrand est bien sérieuse, et si elle n'est pas un peu mise à la clef comme élément de contraste avec une vie si féconde et si agitée.

En tout cas, badinage à part, comme c'est paraît-il, un asthme aigu qui force M. Beaugrand à voyager, ses lecteurs admettront comme moi qu'ils doivent trop à cette maladie-là, pour ne pas espérer qu'elle justifiera sa réputation populaire et lui constituera pour de bon un brevet de longue vie.

Je viens de prononcer le mot de forme littéraire. Ce n'est pas, à la vérité, ce qui semble préoccuper le plus M. Beaugraud dans ses ouvrages. Il semble vouloir s'attacher à quelque chose de plus tangible et de plus substantiel.

Sa plume court sur le papier un peu à la diable, mais toujours devant elle, sans s'attarder aux attraits de la route, sans paraître avoir d'autre  ambition que celle d'arriver à temps et d'atteindre son but: être utile et intéresser.

On sent que M. Beaugrand écrit à la vapeur, comme il voyage; et c'est peut-être là le principal charme de ses livres. C'est un peu la mise en scène imaginée par d'Ennery pour Michel Stroghoff: le décor défile devant le spectateur, rapidement, sans arrêter, mais de manière, cependant, à ne rien laisser perdre ni du détail intéressant, ni de l'aspect grandiose de l'ensemble.

Je sais bien, mon Dieu, que ce n'est pas là, précisément, la façon de procéder de Châteaubriand. Mais sans faire à M. Beaugrand la plaisanterie de comparer son style à celui qui a si longtemps fait admirer l'auteur des Voyages en Amérique, je ne puis m'empêcher de lui savoir gré de nous avoir fait grâce de descriptions à perte d'haleine, de phrases ronflantes et balancées comme des battants de cloche ou des pendules d'horloge, et surtout de ses rêveries romanesques au bord des torrents.

Il nous fait connaître une région nouvelle, avec ses ressources agricoles et minières; il nous conduit à travers un pays aussi merveilleux par son progrès matériel que par ses beautés pittoresques il nous initie à des moeurs et coutumes aussi bizarres qu'anciennes; il nous ouvre des pages d'histoire d'un intérêt fébrile; et, pour couronner son ouvre, il glorifie la France, notre mère, en démontrant que, là aussi, sur ce sol bouleversé dont les sauvages mystères ont si longtemps fait reculer les plus hardis explorateurs, ce sont encore ses enfants qui ont les premiers planté le drapeau de l'homme civilisé.

Et c'est, après tout, ce que j'aime le plus à trouver dans un livre de voyages. Les nombreux lecteurs de celui-ci — et ceux qui en auront parcouru les premières lignes iront infailliblement jusqu'au bout — ne manqueront pas, j'en suis certain, d'être de mon avis.»

LOUIS FRÉCHETTE, préface de l'ouvrage d'Honoré Beaugrand, Six mois dans les Montagnes-Rocheuses: Colorado, Utah, Nouveau-Mexique, Montréal, Granger frères, 1890

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