Stein Edith

12 octobre 1891-9 août 1942
Edith Stein
une femme dans le siècle


Le 11 octobre 1998 le pape Jean-Paul II canonisait Edith Stein, sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix et lui décerne, le 1er octobre 1999 le titre de co-patronne de l’Europe aux côtés de saint Benoît.
Née juive le 12 octobre 1891 en Silésie, région aux confins de la Prusse, de la Russie et de l’Autriche-Hongrie, Edith Stein est la cadette d’une famille de 7 enfants. Ses parents tenaient un petit commerce de bois et très jeune, entourée de l’affection des siens, elle étonne déjà par ses qualités intellectuelles exceptionnelles. De son aveu, elle cherche continuellement à « pénétrer les secrets du cœur humain » ou encore de « plonger dans nos propres profondeurs ». Pourtant, il semblerait que son destin soit déjà tout tracé, puisqu’à 6 ans, elle confie qu’elle rêve de devenir enseignante.
Curieuse et pertinente, Edith Stein passe son baccalauréat scientifique puis s’oriente vers des études de psychologie à l’université de Breslau. C’est alors qu’elle tombe sur des articles se référant aux Recherches logiques du philosophe Edmund Husserl. Cette découverte va donner un nouveau sens à son existence. Elle comprend que la philosophie est le chemin sur lequel elle doit s’engager. Elle part à Göttingen, haut lieu de la pensée, où elle suit les séminaires d’Husserl. Elle participe également à des cercles de réflexion en compagnie de Max Scheler, d’Adolph Reinach, de Jean Hering, d’Hedwig Conrad-Martius, Hans Lipps etc. La vie intellectuelle y est bouillonnante et la pensée d’Edith Stein s’affirme de plus en plus. Ses études l’a conduise à présenter une thèse de doctorat sur la question de l’Einfühlung, pour laquelle elle obtiendra la plus haute mention.
Edith Stein sera quelques temps enseignante en lycée puis conférencière, bien qu’elle ait passé une habilitation, elle n’obtiendra pas de chaire à l’université. Cette époque voit l’Europe bouleversée, la première guerre mondiale fait des ravages et déjà la montée du national-socialisme va bousculer ses projets et la contraindre à affirmer sa véritable vocation.

La pensée phénoménologique
La pensée d’Edith Stein repose sur l’Einfühlung – que l’on peut traduire par « empathie » ou encore « intropathie ». C’est une expérience « phénoménologique ». La phénoménologie est « l’étude des phénomènes ». Husserl a développé cette méthode qui permet de retourner aux « choses elles-mêmes ». C’est en remontant à l’essence des choses qu’Edith Stein va imposer sa théorie. L’Einfühlung se présente ainsi comme une méthode de connaissance de l’autre à partir de la perception extérieure des phénomènes. Par exemple, en percevant le visage guilleret de l’autre, je peux deviner sa joie, quand bien même je serais moi-même triste. J’arrive à ressentir la joie de l’autre, sans pour autant que ce sentiment se mélange au mien. Il n’y a pas « fusion » ou « confusion » des sentiments, mais bien connaissance de qui est l’autre et de qui je suis. De même, c’est en voyant quelqu’un transpirer que j’en déduis qu’il a trop chaud, sans que je n’éprouve pour autant la même sensation. Toutefois, c’est en poussant la rencontre avec l’autre à son extrême que l’on parvient alors à éprouver ce que ressent l’autre : ainsi, on peut avoir mal rien qu’à l’idée de voir l’autre souffrir sous nos yeux. Ainsi, l’Einfülhung permet de découvrir l’autre, mais aussi de se découvrir soi-même à travers la perception des phénomènes (joie, tristesse, compassion,douleur etc.). C’est pourquoi, Edith Stein apparaît à la fois comme une philosophe remarquable, mais aussi comme un « fin psychologue » en ne cessant d’explorer les mécanismes et la structure de l’âme humaine.

La communauté, la personne et la femme
La pratique de l’Einfühlung peut s’appliquer à la communauté et s’étendre à nos rapports avec les autres. Edith Stein a écrit un ouvrage qui reprend ce propos, intitulé « l’Etat », dans lequel elle montre que le rapport à l’autre peut s’étendre au champ du collectif. Edith Stein met en avant une théorie de la personne compatible avec la notion d’Etat. L’état n’est pas envisagé comme un « monstre froid », ni comme une instance supérieure, mais plutôt comme un lieu de liberté et de valeur qui doit être « humanisé » par des individualités. Ainsi, c’est la personne qui va donner à l’Etat son « sens ». Il y a une analogie entre le destin de la personne et celui de l’Etat. La perception de qui je suis, combinée à la perception de l’autre, me donne le sentiment d’appartenance à un même groupe. C’est ce qui fonde la communauté.
Soucieuse des questions qui préoccupent son époque, Edith Stein n’hésitera pas à s’engager également dans le combat pour la femme soutenue par le Père Erich Przywara – elle rédigera un traité en ce sens « la femme et sa destinée ». Elle fut pendant deux ans l’assistante de Husserl, mais elle n’a pas connu la même influence d’un autre élève du Maître, que fut Martin Heidegger. Il était très dur à cette époque d’accéder au rang de professeur des universités quand on est une femme.

La sincérité de la foi
Pourtant, même si la philosophie d’Edith Stein est très forte, même si elle est engagée dans les questions de son époque ; Edith Stein reste et demeure avant tout l’emblème rare de ce que peut être « la sincérité de la foi ». Née juive, dans une famille pratiquante, Edith Stein a toutefois la conviction et la certitude du Christ. Son souci constant de l’autre, ses recherches sur les fonctionnement de l’âme, son dévouement à la croix rouge comme infirmière en 1915 en Moravie, tout cela répond à la seule unité de sa foi. Si son rêve d’enfant est de devenir enseignante, sa vocation est celle d’entrer au Carmel. Tout au long de sa vie, chacun de ses actes se fait l’écho de son cœur. En 1922 elle reçoit le baptême catholique et entrera au Carmel de Cologne en 1933, malgré la déception que cela cause à ses proches. Rien ne saurait empêcher Edith Stein d’accomplir sa foi. Elle traduit de De veritate de saint Thomas et commente profondément sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix. L’Einfühlung prend alors une connotation toute particulière quand il est question de connaître Dieu ; quant à l’Etat, il devient la représentation d’une véritable « sphère spirituelle », et on comprend mieux son amour et son engagement pour l’autre ou pour la femme dans des temps où résonnent l’inhumanité et la barbarie. En entrant au Carmel, elle rappelle combien elle fut alors envahie par « la paix de quelqu’un qui a atteint son but ». C’est là sa dernière station, la plus profonde aussi. Sa pensée va alors prendre la force et l’envol de l’Infini.

Le Grand Pardon
Edith Stein est née le jour du Grand Pardon, l’une des plus importantes célébration juive (Yom Kippour). Sa mère avait vu en cela un signe. Edith Stein y reconnaîtra l’appel de sa propre vocation. Juive et catholique, elle l’a toujours été et le restera. Le 2 août 1942, Edith et sa sœur Rosa sont arrêtés par la Gestapo. Edith Stein confiera alors à sa sœur : « Viens, nous allons pour notre peuple ! ». Le 9 août 1942, elles sont assassinées à Auschwitz, au camp de Birkenau.
Cette femme, philosophe, carmélite et juive reste un modèle de communion et d’unité entre les différences : entre des peuples, entre les hommes et les femmes, entre les personnes, entre les religions. Que la profondeur de son enseignement et la sagesse de sa pensée retentissent encore longtemps dans l’avenir de notre Europe !

Elsa Godart
Philosophe et psychanalyste
Dirige le « Dossier H » consacré à Edith Stein
(éd. L’âge d’Homme)

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