Questions ultimes par Thomas de Koninck

Hélène Laberge

Pour ce livre,« questions ultimes » Thomas de Koninck  a reçu le très prestigieux prix du livre del’Association canadienne de philosophie 2012-2013.

Ce prix a été annoncé lors de la séance de l'allocution présidentielle du Congrès de l’ACP qui se tenait à l’université de Victoria, en Colombie-Britannique, le 3 juin 2013. L’ouvrage a été qualifié « de "petit chef-d'oeuvre de réflexion humaniste sur les grandes questions de la philosophie. »

La page couverture tout autant que le titre du livre[1] invite à la méditation[2]. On y voit l’un de ces magnifiques dessins grecs retrouvés sur des amphores ou des assiettes. Ici, un homme est assis jambes croisées sur un banc, il porte un grand chapeau léger et appuie son menton barbu sur sa main dans une attitude de réflexion. Contemple-t-il devant lui la sphinx[3] juchée sur une colonne ionique? Il semble plutôt engagé dans un dialogue avec elle.

C’est à ce dialogue que nous invite T. de K. Le philosophe a-t-il donc scruté toutes les énigmes de la pensée humaine? Le titre suggère éloquemment qu’il n’a pas de réponse, qu’en vrai penseur, il se sera toute sa vie posé les questions essentielles de l’existence, d’où les titres des sujets traités : La notion de la dignité humaine; Qu’est-ce que l’intelligence? La liberté de religion, la liberté de conscience et le bien commun; Réflexions sur le bonheur; Vivre la mort et Beauté oblige.

Quelle beauté sauvera le monde? C’est à cette question que je me suis arrêtée. « Dans le roman de Dostoïevski, L’idiot, un athée appelé Hyppolite demande au prince Mychkine : Est-il vrai, prince, que vous avez dit, un jour, que la beauté sauverait le monde? Messieurs, s’écria-t-il en prenant toute la société à témoin, le prince prétend que la beauté sauvera le monde (…) quelle beauté sauvera le monde? (…) Le prince le contempla attentivement et ne répliqua point. »

Ce mystérieux silence du prince, souligne l’auteur, rappelle celui du Christ lorsque Pilate lui demanda qu’est-ce que la vérité? Et il poursuit : Cette question d’Hyppolite ne suggère-t-elle pas que le monde ne sera pas sauvé par n’importe quelle beauté? Il doit en exister une qui peut le sauver, une autre qui peut le perdre. Dostoïevski l’affirme avec force : « La beauté seule est le but en vue duquel l’homme vit et la jeune génération périra si elle se trompe ne fût-ce que sur les formes de la beauté. »

L’icône et l’idole

Parmi les formes de la beauté, il y a le visage et dans le visage, le regard que révèle l’icône : « on y entrevoit les sentiments, la pensée, la vie intime. » À son opposé, la fausse beauté de l’idole « masque d’autant mieux l’invisible qu’elle se marque de plus de visibilité[4]». À nous, lecteurs, de faire les applications qui remontent à notre mémoire… Ce retour sur soi, nous y sommes constamment conviés tout au long des Questions ultimes. L’auteur les dessine d’un pinceau à la fois léger et profond, dans une fresque qui contient toutes les couleurs de la palette d’une vie consacrée à la pensée. Le style est clair, lumineux, les auteurs qu’il cite ont été triés au fil d’une longue réflexion. Ils couvrent toute l’histoire de la pensée, depuis les penseurs grecs : Platon, Plotin, Aristote, les saints : Augustin, Thomas, les philosophes des siècles récents : Hegel, Descartes, Pascal jusqu’aux contemporains, Alain, Merleau-Ponty, Minkowski, Ricœur, Steiner, Levinas, etc. et aux poètes, Rilke, Keats, Baudelaire, etc. Une inspiration commune ayant traversé, toujours vivante et pure, les constantes guerres idéologiques propres à l’expression de la pensée humaine.

Parmi les fausses beautés, De Koninck s’arrête à celles qui abondent en musique; il nous renvoie à deux penseurs qui les dénoncent. Pascal Quignard[5] nous rappelle qu’à Auschwitz on exécuta des millions d’êtres humains au son d’une certaine musique tandis que Michael Prowse dans un article du Financial Times[6] fait état de ‘’certaines musiques qui ont fortement contribué à susciter des assassinats de jeunes, et se comparent à de la strychnine absorbée… par des éponges (allusion aux modes sociales dont Prowse dénonce le pouvoir d’absorption par les sociétés!)’’.

 

« Pourquoi aimons-nous tant la beauté? »

La question fondamentale est cependant la suivante. (…) Pourquoi donc malgré de nombreuses divergences de nature et de goût, tout être humain est-il attiré par le beau et s’écarte de ce qui lui semble laid? Pourquoi sommes-nous ainsi faits? (…) Pourquoi retourne-t-on sans cesse voir le même chef-d’œuvre, émerveillé chaque fois davantage, si bien que sa beauté « croît »? Pourquoi est-ce la beauté, dit Platon, qui attire le plus l’amour (erasmiôtaton)? (…) Comment comprendre ces propos d’Alain : ‘’La beauté souveraine n’existe nullement en image. Et le grand poète si connu, si familier en ses préparations, étonne toujours par le trait sublime, qui n’existe qu’un moment par la voix, et ne laisse point de sillage.  (…) le printemps ne parle jamais qu’une fois; plusieurs fois c’est toujours une fois (…) Comme la cathédrale, au tournant de la rue, étonne toujours et toujours de la même manière; ou plutôt, il n’y a point de manière, mais une chose infatigable et un sentiment neuf (…) La beauté n’est jamais connue[7].’’

Dans L’énigme de la visibilité, (titre emprunté à Merleau-Ponty) avec cette simplicité profonde qui le caractérise, De Koninck compare les qualités de perception de la vue et celles de l’ouïe : « Dans la réflexion sur le beau au cours de l’histoire, l’insistance sur la vue et accessoirement sur l’ouïe, sera constante. On ne juge jamais belles à proprement parler, les réalités perçues par l’odorat, le toucher, le goût. «(…) nous appelons beau ou laid ce qui nous est ainsi représenté par nos sens extérieurs, principalement par celui de la vue, lequel seul est plus considéré que tous les autres[8].» L’auteur complète cette cartésienne description par un inspirant passage de Rilke : « L’œil, par qui la beauté de l’univers est révélée à notre contemplation, est d’une telle excellence que quiconque se résignerait à sa perte se priverait de connaître toutes les œuvres de la nature dont la vue fait demeurer l’âme contente dans la prison du corps[9]».

« Le maître mot de la vision, nous dit T de K , c’est la clarté, la saisie des différences. D’un coup, l’œil embrasse un espace immense y discernant à la fois couleurs, lignes, contours, dimensions, nombres mouvements, physionomies, une multitude de choses diverses et, les rapportant les unes aux autres, les perçoit ensemble. (…) Ainsi, la splendeur de l’univers nous est bel et bien dévoilée en l’œil. » Merleau-Ponty parle de l’énigme de la visibilité. Et T. souligne cette énigme de la façon suivante : « Il y a une clarté saisissante et insaisissable, du monde visible, qui émeut l’artiste, qu’il découvre et qu’inlassablement il recrée et rend visible. Et il conclut : Le mystère du visible n’est pas moins grand que sa révélation[10]».

Suis-je sur le point de succomber à la tentation de citer cette œuvre en elle-même sans la commenter? À mes yeux, le seul commentaire possible c’est celui-ci : signe de la qualité d’un penseur, qui est aussi un grand pédagogue, spécialiste de la philosophie grecque et de l’art du questionnement socratique, tout nous renvoie à nos propres pensées, rien ne nous est imposé, tout nous est proposé. On adhère à sa vision transcendante des choses. Sur la montagne lumineuse où il nous situe, nous voyons apparaître l’ensemble des tendances et des modes embrouillées du temps présent. Le lecteur attentif qui recherche cette clarté s’imprégnera du « mystère du visible » et des œuvres qui l’évoquent.



[1]  Thomas de Koninck, Questions ultimes, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2012. Il est professeur titulaire à la Faculté de philosophie de l’Université Laval. Au moment de publier cet article, nous apprenons que ce livre a valu à son auteur le prix 2013 de l’Association canadienne de philosophie.

 

[2] Petit rappel d’histoire grecque : Le terrible sphinx, détenteur de l’énigme suivante, tuait ceux qui n’arrivaient pas à la résoudre : « Quel être, pourvu d’une seule voix, a d’abord quatre jambes le matin, puis deux jambes le midi, et trois jambes le soir. » C’est Œdipe qui trouva la solution, il s’agissait de l’homme depuis son enfance jusqu’à sa vieillesse. Mais une fois cette énigme résolue, il donna la mort au sphinx. Prendre note que certaines historiennes ont adopté le féminin pour désigner le sphinx à tête de femme. D’où la féminisation de celle que je présente en tête de cet article.

 

[4] Jean-Luc Marion, Dieu sans l’être, Paris, PUF, 1991, p. 215

[5] La haine de la musique, Paris, Calmann Lévy, 1996, p. 216:

[6] 12 juin 2003. Cet article a été commenté dans le livre suivant de Thomas de Koninck : La nouvelle ignorance et le problème de la culture, Paris, PUF, 2000.

 

[7] Alain, Le rossignol dans Propos I, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 1956.

 

[8] Les passions de l’âme, art. 85, p. 219.

 

[9] Rilke, Auguste Rodin, Paris, 1928, p. 150

[10] Questions ultimes, p. 224, 225.

 

À lire également du même auteur

Lettre de Noël à une amie française sur l'écrivain québécois Mario Pelletier
Lettre de Noël à une amie française, qui a connu le Québec. Sur un é

Vin
Extrait d'un article sur l'histoire de la nourriture cité ailleurs sur ce site.

L'art naïf ou les couleurs de la vie
« En matière d'art, l'érudition est une sorte de défaite : elle &

Jean-Pierre Parra, médecin poète
Dans cet «état de veille permanent», qui devrait être la définition

«L'art presque perdu de ne rien faire» de Dany Laferrière. Commentaire d'Hélène Laberge
De la recherche du temps perdu à l’art presque perdu de ne rien faire, un abîme?




Nos suggestions