Les fantasmes de Timothy Leary

L'immortalité par l'enregistrement des réseaux cérébraux sur disque dur imaginé par Ray Kurzweil est une idée si horriblement désincarnée qu'on se demande comment elle a pu retenir l'attention. Cette page de Michel Besnier, dans Demain les posthumains, répond en partie à cette question.

 

 
« Avec les utopies posthumaines, l'opposition entre le corps et l'esprit devient un préjugé que l 'on réfutera, en affrontant la perspective d'éliminer le premier au seul profit du second. Comment expliquer autrement l'invraisemblable fantasme dont sont victimes les adeptes de la cryogénie? Cette technique de congélation des cadavres promettrait en effet la résurrection dès lors qu'on aurait découvert le moyen d'implémenter le contenu du cerveau sur quelque nouveau support. Ressusciter n'est rien d'autre pour les candidats à Vuploading, comme on nomme ce procédé de téléchargement, que conserver le bénéfice de l'esprit. Au moment de mourir, Timothy Leary, qui proposait déjà à la jeunesse des années 1970 de "refaire l'homme", était bien conséquent d'envisager la congélation de sa seule tête, peu préoccupé qu'il était de préserver un corps dont l'usure était certaine et qui n'avait sans doute, à ses yeux, aucune responsabilité dans son génie Bien au contraire... On lui demanda d'ailleurs de justifier son intention de recourir à la cryogénie et il répondit sobrement qu'il désirait prendre des options sur son futur, qu'il ne voulait pas mourir passivement. Convaincu que, dans quelques dizaines d'années, il y aurait des banques de cerveaux, comme il y avait déjà des banques d'organes, Leary déclara rêver de pouvoir donner son cerveau à une femme noire. Et, très naturellement, de même qu'il fut conduit dans sa jeunesse à recommander le LSD pour obtenir de  "changer son esprit ", à l'approche de la mort, il s'avoua persuadé que la conscience pouvait vivre sans le corps - et donc qu'elle pouvait aussi, éventuellement, épouser n'importe quel corps ».

Michel Besnier, Demain les posthumains,  Hachette Littératures, Paris 2009, p.59




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