Albert Camus 1913 1960

Hélène Laberge

« Il a écrit : ‘’ En vérité personne ne peut mourir en paix s’il n’a pas fait tout ce qu’il faut pour que les autres vivent. ‘’ « Et il a lutté, souvent seul, contre toute forme d’oppression. L’oppression peut être étatique, et facilement reconnaissable, mais elle est aussi dans l’air du temps : ‘’ Il y a terreur parce que les valeurs humaines ont été remplacées par les valeurs de mépris et d’efficacité, la volonté de liberté par la volonté de domination (...). ‘’ La poursuite de la réussite conduit les hommes à se servir des autres comme des moyens.

 

« Pour moi devant ce monde je ne veux pas mentir ni qu’on me mente.»

 

Dans la revue L’Inconvénient hiver 2019-20, no 79, (1) Robert Lévesque vient de publier un article sur la correspondance amoureuse de Camus et Casarès avec le sous-titre Il faut imaginer Don Juan marié! Ce grand écrivain et cette non moins grande comédienne se sont aimé et ont échangé plus d’un millier de lettres de 1944 jusqu’à la mort accidentelle de Camus en 1960. Soulignera- t-on le soixantième anniversaire du décès d’un tel homme? Ou le fait qu’il ait vécu au XXe siècle et qu’il en ait suivi toutes les tragédies avec une lucidité, une loyauté unique comme journaliste, écrivain et homme de théâtre.  

C’est sa fille Catherine qui a signé l’avant-propos de ces pages   « qui sont d’une lecture continûment et absolument extraordinaire, écrit Lévesque (...) où deux êtres exceptionnels, deux artistes d’envergure – l’un qui fouilla dans l’absurde et qui questionna la justice des hommes et l’autre qui fit vibrer la désespérance des grands personnages  (...) – vécurent au fil de de leurs plumes l’aventure intime la plus grande et la plus belle, celle, nourrie d’absence et d’attente, d’un amour total, partagé à distance dans un semblant de secret. » (2)

Les correspondances des écrivains célèbres suscitent de la curiosité non seulement par la divulgation de leurs amours mais par le portrait qu’elles révèlent du moment d’histoire dont ils furent les acteurs ou les témoins privilégiés. Les lettres d’amour qui se sont prolongées dans le maintien de l’amour originel, « de lèvres à lèvres »  et sur une longue période, sont rares. D’où l’admiration de Robert Lévesque. À ma connaissance, les lettres de Victor Hugo et de Juliette Drouet (3) sont également exceptionnelles. En raison surtout de l’amour absolu inconditionnel de la belle Juliette pour Hugo auquel elle consacra toute sa vie, se contentant d’une humble retraite pour vivre à proximité de lui en dépit de et au milieu de ses multiples autres conquêtes. Et dans un grand respect pour sa vie conjugale et familiale.

Catherinne Camus a publié en 2009 un recueil imposant sur son père, fruit de trente années de sa vie : Albert Camus Solitaire et Solidaire (4). Dans une présentation de photographies disposées avec une connaissance vivante et vraie de la vie de son père, par le choix des extraits de ses œuvres (romans et pièces de théâtre), de ses articles de journaux, de ses lettres à ses amis, de ses notes personnelles, on n’en finit plus de prendre et de reprendre ce livre comme si Camus nous était redonné corps et âme par la grâce de l’amour que sa fille lui porta (elle n’avait que quatorze ans à sa mort). Il faut lire comment elle le présente dans son Introduction:  

« Albert Camus n’est pas un père. Mais mon père c’est Albert Camus. Au cœur de cet espace abstrait, je cherche une légitimité convaincante pour présenter ce livre de photos qui tente de retracer sa vie. »

« Il a écrit : ‘’ En vérité personne ne peut mourir en paix s’il n’a pas fait tout ce qu’il faut pour que les autres vivent. ‘’ « Et il a lutté, souvent seul, contre toute forme d’oppression. L’oppression peut être étatique, et facilement reconnaissable, mais elle est aussi dans l’air du temps : ‘’ Il y a terreur parce que les valeurs humaines ont été remplacées par les valeurs de mépris et d’efficacité, la volonté de liberté par la volonté de domination (...). ‘’ La poursuite de la réussite conduit les hommes à se servir des autres comme des moyens. Mon père est avec ces autres, tous ceux, les plus nombreux, qui font tous les jours avec conscience et ténacité ce qu’ils ont à faire. Dans l’anonymat. » (Solitaire et solidaire : un sous-titre qui le résume).

Comme tout être qui pense loyalement, Camus est intemporel. Il domine les vagues des changements car il ne peut pas croire qu’ils représentent un inéluctable progrès.

« Cher Prince » , le surnomme Maria Casarès, dans le recueil de Correspondance.  Camus avait déjà écrit   : « Devant ma mère, je sens que je suis d’une race noble : celle qui n’envie rien. » Né en Algérie de parents pauvres, père ouvrier, mère femme de ménage, forcé de quitter son pays en 1942, c’est en France qu’il a vécu. Auteur de nombreux livres et pièces de théâtre, il a obtenu le Prix Nobel pour l’ensemble de son œuvre en 1957. Autre trait de Camus que Catherine a confirmé (car il suffit de le lire pour en être profondément touché) c’est son absence de moi, dirions-nous de nos jours, pour désigner sa recherche en tout de la solidarité.  « Je me sens d’abord solidaire de l’homme de tous les jours. »

Et cette rare distance avec gloire : « Nobel. Étrange sentiment d’accablement et de mélancolie. À 20 ans, pauvre, et nu, j’ai connu la vraie gloire. Ma mère. »

Camus et Simone Weil : « En 1946 alors qu’il dirigeait sa propre collection chez Gallimard, Camus la fait découvrir au grand public (5) » Simone Weil était morte à Londres trois ans auparavant. Elle s’y était réfugiée en espérant obtenir d’être envoyée en France, sur le front, pour soigner les soldats blessés. Gustave Thibon à qui elle confia l’ensemble de ses écrits publia à la même époque La pesanteur et la grâce. C’est grâce à ce livre que Camus découvrit Simone Weil. Il écrivit à Thibon pour l’en remercier.

NOTES

(1)    CORRESPONDANCE 1944-1959 Albert Camuset Maria Casarès avant-propos de Catherine Camus, Gallimard 2017, 1 300 pages.

(2)    L’inconvénient, page 71.

(3)   https://livre.fnac.com/a1243608/victor-hugo-lettres-de-juliette-drouet-a-victor-hugo-lettres-de-victor-hugo-a-juliette-drouet

(4)    Albert Camus Solitaire Solidaire par Catherine Camus, avec la collaboration de Marcelle Mahasela, Éditions Michel Lafon, 2009, www.michel-lafon.com

(5)   c'est Albert Camus qui entreprit de faire paraître dans sa collection «Espoir», chez Gallimard, les grands livres que sont L'Enracinement (1949), La Connaissance surnaturelle (1950), La Condition ouvrière (1951), La Source grecque (1953).

 

                 

 

 

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