« La vie de Flavie » par Pauline Michel

Hélène Laberge

Visite à la librairie pour les cadeaux de Noël. Et arrêt dans la section des livres pour enfants. Devant la pléthore d’auteurs et de titres inconnus, je sombre dans une totale perplexité. Les sobres livres de mon enfance n’attiraient le regard que par le nom de l’auteur déjà célèbre, nommément la Comtesse de Ségur (encore éditée, du moins en France) et celui de la collection qui les diffusait. Leur palette était réduite, les Petites filles modèles y occupaient la première place et toute la panoplie des autres livres de la Comtesse ainsi que lescontes de fée avec leurs sorcières jeteuses de mauvais sorts mais aussi leurs bonnes fées qui les transformaient en destins heureux, au grand soulagement des jeunes lecteurs!

Or, voici que je reçois en service de presse un livre de Pauline Michel1 La vie de Flavie avec un petit sous-titre intriguant, Aïe, j’existe! Sur la page couverture, une coquine Flavie rousse cligne de l’œil en tenant son petit chat noir pressé contre son visage; un dessin de Julie Cossette dont les autres illustrations sont tout aussi invitantes. Séduction immédiate. Qu’accentue la dédicace de l’auteure : «À celles et ceux qui m’ont aidée et m’aident encore à entendre résonner au fond de moi un rire d’enfant. » 

Ce rire d’enfant, le lecteur le partage tout au long du livre.Mais aussi la gravité qu’il recouvre parfois. Car l’écriture de Pauline Michel, son intuition poétique si vive et si fraîche nous y invite. Un livre qui se déguste comme un plat exquis. Un gourmet déguste d’abord, décortique après, s’il le peut, la subtile et rare alliance des saveurs. Ma dégustation m’a jetée dans une méditation sur l’esprit d’enfance qu’il faut bien se garder de confondre avec la retombée en enfance. Comment Pauline Michel a-t-elle pu pénétrer cet esprit d’une petite fille de 8 ans, inventive, coquine, observant avec des yeux rieurs mais terriblement lucides les traits de caractère de ses proches, dans un milieu familial RE-COM-PO-SÉ, mais bien réussi,de demi-frères et demi-sœurs et de parents dont elle est l’enfant unique?

C’est sur cette interrogation que s’ouvre le livre qui éveille d’emblée les souvenirs  du lecteur: «T’es-tu déjà levé le matin dans une maison où il y a cinq enfants, deux parents et…une seule salle de bain? À cause de travaux de rénovation qui ne finissent plus. Moi, ça m’arrive tous les jours : un vrai tohu-bohu! J’entends toujours les mêmes ritournelles : – Va brosser ta crinière ailleurs. – Sors vite, je suis en retard! – Pousse-toi de là que je m’y mette. - Aujourd’hui, ils vont voir ce qu’ils vont voir. Je vais BRILLER par mon absence. Pas question que je sorte de mon lit.» 

Vous devinez que dans le brouhaha du matin, chacun courant à ses activités, Flavie est vite oubliée. Comment amener tout ce petit monde à faire attention à elle? Et surtout à exprimer leurs sentiments à son égard. C’est le cœur même du livre.

C’est avec des armes enfantines que sa Flavie poussera sa famille à s’apercevoir qu’elle existe. Et qu’elle est aimée comme elle les aime tous. Inspirée par cette imagination propre à l’enfance, en parfaite dissidence avec la réalité adolescente ou adulte de chacun des membres, et encouragée par Wilhem son compagnon de jeu, elle recompose la passion dominante de chacun par des «idées de génie» qui devraient susciter leur admiration. Et patatras! Elle doit plutôt affronter la colère de chacun d’entre eux. «Je vois Catherine arriver avec une tête que j’aimerais mieux oublier. Elle est si en colère que ses narines frémissent en même temps que l’anneau de taureau qu’elle a dans le nez. Elle voit rouge, c’est certain. Avec mes cheveux rouges, je ferais mieux de déguerpir parce que le taureau va foncer. »

Elle essuie donc la fureur de tous ses proches sans la comprendre. Il ne lui reste plus qu’à s’enfuir… et à se cacher dans le garage des voisins (à leur insu bien sûr).Par la porte mal fermée, elle entend tout, elle voit tout et elle assiste à l’angoisse de toutes ses victimes. Lorsque ses parents sont sur le point d’appeler la police, elle se décide à revenir.  

Écoutons-la : «Je bondis au milieu de la pièce comme si je sortais d’une boîte à surprise. Tadam! Jamais je ne pensais avoir un tel effet! Ils ont tous les yeux écarquillés; on dirait qu’ils assistent à l’apparition d’une soucoupe volante, de Batman en personne ou de la sœur volante. Ils me sautent dessus avec un amour délirant : - Mon bébé! Mon trésor! Ma petite chouette! Mon lapin! (…) Toute la ménagerie y passe. De quoi rendre fou n’importe qui. Mais je ne suis pas n’importe qui! Je garde la tête froide. Pour qu’ils n’oublient pas ces paroles que je veux toujours entendre, je m’écrie : - Encore! Ils me fixent avec les mêmes yeux incrédules. Je répète : Encore!

Et ils recommencent en chœur la plus douce des comptines, celle que je voulais tant entendre.»

 

***


Est-ce un mal de révéler d’emblée la conclusion alors que tout le livre se lit d’une traite : ce quelque chose d’indéfinissable, ce mélange d’éclats de rire et de retours sur soi-même, qui est le signe, la signature d’un véritable auteur. Une pensée de Simone Weil2 s’est imposée à moi, inspirée par le vif besoin de Flavie d’être reconnue : «Parmi les êtres humains, on ne reconnait pleinement l’existence que de ceux qu’on aime.» Flavie est l’exemple même de «ce besoin de l’âme humaine» (S.W.) que la poète Pauline Michel a parfaitement senti et exprimé dans ce livre pour enfant ???

 

Notes

1.     Pauline Michel a participé à de nombreux projets dont la célèbre émission télédiffusée Passe-partout et La maison de Quimzie, série qui a été vendue dans une centaine de pays. En 1980, elle gagne le concours Québec en chansons, ex-aequo avec Sylvie Tremblay. Auteure-compositeure-interprète, elle a donné plusieurs spectacles au Québec et en France. Auteure de romans, de recueils de poèmes, de nouvelles, de pièces de théâtre et de livres pour enfants, elle a occupé la fonction de poète officielle du Parlement du Canada de 2004 à 2006.

2.     Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Librairie Plon, 1948.Ce recueil de pensées fut colligé par le philosophe Gustave Thibon à qui Simone Weil avait confié ses manuscrits quelques mois avant sa mort. Cette première publication la fit connaître en France et au monde entier.

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