Relations de Voltaire et de Prévost

Jean Sgard

Fragilité des liens entre écrivains, même lorsqu'ils se soutiennent l'un l'autre...

Pendant longtemps, Voltaire a insisté pour engager Prévost à ses côtés, et celui-ci ne se décide pas ; il affirme même, dans sa lettre à Thiériot, que Voltaire n'a pas toujours bien parlé de lui; Thiériot a rapporté ce propos à Voltaire, qui écrit une belle page à l'intention de l'abbé:

«Je n'ay jamais mon cher amy parlé de l'abbé Prevost que pour le plaindre d'avoir une tonsure, des liens de moine honteux pour l'humanité, et de manquer de fortune. Si j'ay ajouté quelque chose sur ce que j'ay lu de luy, c'est aparemment que j'ay souhaité qu'il eût fait des tragédies, car il me paraît que le langage des passions est sa langue naturelle.
Je fais une grande différence entre lui et l'abbé des Fontaines. Celuy ci ne sait parler que de livres, ce n'est qu'un auteur et encor, un bien médiocre auteur, et l'autre est un homme. On voit par leurs écrits la différence de leurs coeurs, et on pouroit parier en les lisant que l'un n'a jamais fait que foutre de petits garçons, et que l'autre est un homme fait pour l'amour. Si je pouvois rendre service à l'abbé Prevost du fond de ma retraite il n'y a rien que je ne fisse, et si j'étois assez heureux pour revenir à Cirey en sûreté, je tacherois de l'y attirer».

En attendant, il irait jusqu'à lui faire offrir des gravures : «Je voudrais donner quelques jolies estampes bien encadrées à Mr l'abbé Prévost. Mandez moy s'il les accepterait" ». On ne sait si Prévost a accepté; mais il est sûr qu'il aura commenté généreusement toutes les productions de Voltaire. Il a aimé Alzire, tragédie américaine qui lui plaisait plus qu'une autre; il y est revenu quatre fois ; et Voltaire est enchanté. Il accepte même, ce qui est exceptionnel de sa part, la critique :

«Je suis encor plus obligé à mr Prevost de ses critiques que de ses louanges. Il ne faut être que le mercure galant de viser pour louer. Mais pour critiquer avec finesse et sans blesser, il faut avoir l'esprit bien délicat et bien poli. Je ne suis pas de son avis sur bien des choses. Mais mon estime pour luy a redoublé par le même endroit qui rend d'ordinaire les auteurs irréconciliables.»

La collaboration touche parfois à la complicité : Voltaire en octobre 1736 ne veut pas qu'on lui attribue la comédie de l'Enfant prodigue: «Mentez!»  dit-il à ses amis. Et Prévost ment délicieusement : « [...] loin de la reconnoitre pour l'Ouvrage du Poëte célèbre auquel une infinité de gens l'attribuent, je la crois de quelque jeune Auteur, qui ne sera peut-être quelque jour inférieur à personne [...] ». Cette connivence atteindra pourtant ses limites lors de l'affaire de la Voltairomanie. En réponse à une critique perfide qu'on pouvait attribuer à Voltaire, le Préservatif, parue en novembre 1738, Desfontaines répliquait en décembre par la Voltairomanie, pamphlet violent dans lequel il accumulait arguments littéraires et attaques personnelles. Dès le début de janvier 1739, Voltaire, fou de colère, active tout son réseau pour lutter contre le «libelle diffamatoire» ; pendant trois mois, il réunit inlassablement des témoignages contre Desfontaines. Or Thiériot et son ami Prévost se taisent : «un silence de 16 jours en pareille occasion, écrit Voltaire le 19 janvier, est un outrage plus grand de la part d'un amy, qu'un libelle n'est offensant de la part d'un coquin méprisé.»

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