Les valeurs de survie

Jacques Dufresne

La transmission des valeurs de survie
Le mot valeur a été emprunté à l'économie. Ne serait-ce que pour cette raison, il faut en faire un usage prudent. Le mot valeur ne désigne pas un idéal enraciné dans l'absolu, mais plutôt un idéal fluctuant en raison de ce qu'on pourrait appeler l'offre et la demande morales. Le recours à ce mot est particulièrement inapproprié dans le contexte actuel où il faut s'efforcer de remettre l'économie dans l'orbite de la morale, plutôt que de laisser se développer le processus par lequel tout, y compris la morale, passe dans l'orbite de l'économie. L'expression valeur de survie, telle que l'emploient les éthologistes, est moins ambiguë. Konrad Lorenz, par exemple, dit d'un nouveau comportement apparaissant dans une espèce qu'il a une valeur de survie, dans la mesure où il permet à ladite espèce de se reproduire davantage. Tous les biologistes connaissent les anecdotes relatives à cet oiseau qui, en Angleterre, à la suite sans doute d'une mutation, est parvenu à percer les capsules de carton sur les bouteilles de lait. Ce comportement lui a donné un avantage tel qu'il s'est reproduit très rapidement et s'est répandu dans tout le pays.

On peut transposer cette notion de valeur de survie sur les plans moral et culturel. On attribuera alors une valeur de survie aux actions, aux pensées, aux oeuvres dont on a tout lieu de croire qu'en rendant les hommes meilleurs, et plus vivants, elles favorisent la durée et le rayonnement d'une culture. Et c'est sans doute à cause de la valeur de survie qu'ils renferment que les chefs-d'oeuvre échappent à l'oubli; comme par instinct, on y revient, génération après génération; et plusieurs de leurs éléments constitutifs, mots, images ou sons finissent par entrer dans la culture d'un peuple, pour ensuite nourrir et sculpter l'âme des individus qui appartiennent à ce peuple. On est nourri par une pensée comme celle-ci, de Marc-Aurèle: Tout est fruit pour moi, de ce que m'apportent tes saisons ô nature! On est sculpté par les solides vérités dont sont remplies les fables de La Fontaine: Et Raminagrobis, le bon apôtre, mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.

Lorsqu'on appelle valeur des mots tels que dignité, courage, responsabilité, il faut bien se souvenir que les mots ou les valeurs en question ne nourrissent et ne sculptent l'âme que dans la mesure où, pour celui qui s'en inspire, ils sont comme des fruits remplis de la sève qu'y a déposée la tradition culturelle. Ce que j'ai fait, jamais aucune beate ne l'aurait fait. Pour tous ceux qui veulent bien tirer profit de leur accès à la culture française, le mot courage est à jamais associé à l'aventure de Guillaumet, telle que racontée par Saint-Exupéry dans Terre des hommes ou à ce mot du maréchal Turenne avant le combat: Tu trembles, carcasse!

Vivre d'abord

L'expression valeur de survie n'a évidemment de sens que dans la mesure où l'on est vivant et attaché à la vie. Cet attachement à la vie hélas! ne va plus de soi, surtout parmi les jeunes d'âge scolaire, qui semblent en ce moment être les plus touchés par le reflux général de la vie: reflux devant les machines de l'homme exploiteur et consommateur, devant une rationalité desséchante et une agitation épuisante. Comme la vie ne peut naître que de la vie, comme elle ne peut se nourrir qu'en revenant à ses propres sources, son reflux devient irréversible quand disparaissent ces moments et ces lieux, ces oasis dans le temps et l'espace, qui rendent possible une symbiose entre une vie qui se vide de sa substance et une autre qui déborde de la sienne. Hier encore triomphante, et même agressive au point que les hommes devaient se défendre contre la forêt et les bêtes sauvages, la vie désormais est un être fragile qui a besoin de notre compassion. Cette compassion est le premier sentiment qu'il faut s'efforcer de cultiver chez les jeunes au moyen de l'éducation.

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