Oxford et les collèges anglais

Hippolyte Taine
Me voici à Oxford, avec un fellow (agrégé) qui répond à toutes mes questions avec une extrême complaisance. Nous sommes dans un jardin plein de fleurs; à côté, séparé par une muraille, est un beau potager; l'un et l'autre sont les dépendances de la maison d'un professeur; on n'imagine pas une plus heureuse et plus poétique demeure pour un homme d'étude. Mais je reviendrai sur cela; je transcris tout de suite notre couversation.

Oxford est un assemblage de vingt-quatre collèges (1) ou fondations distinctes, indépendantes, ayant chacune en moyenne quinze mille livres sterling de rente; Magdalen-Collège en a quarante mille et au delà. En outre, la ville contient une université de professeurs, qui sert de centre aux collèges.

Un collège se compose: 1° du directeur (head), 1000 à 3000 livres sterling par an; 2° de fellows (agrégés), 200 à 300 livres; 5° de tutors, sorte de répétiteurs surveillants, payés en partie sur les revenus du collège, en partie par les élèves, 400 à 500 livres; 4° de scholars, étudiants qui, par leur mérite, ont gagné des bourses, 20 à 120 livres; 5° d'étudiants proprement dits, payants, au nombre de quarante à quatre-vingts. — Le reste des revenus de l'établissement paye les domestiques, les cuisiniers, le portier, etc., et en outre les intendants administrateurs des biens.

L'Université est un corps de professeurs analogue à notre Collège de France; un étudiant n'est pas obligé de suivre leurs cours. La plupart des professeurs ont de 5 à 600 livres de traitement; deux ou trois chaires rapportent moins de 200 livres; en revanche, une autre est de 1 000 livres, et certains profeseurs de théologie en ont jusqu'à 1700; l'un d'eux, le regius, a 2 300 livres sterling; quelquefois un canonicat, un doyennat de cathédrale est attaché à la chaire, et rapporte de 1000 à 3000 livres, outre la jouissance d'une grande maison et d'un jardin. — Mais ils sont obligés de vivre honorablement, d'exercer l'hospitalité, de contribuer dans toutes sortes de souscriptions, etc., en sorte que, comme les évêques et la plupart des hauts fonctionnaires publics, souvent ils dépensent tout leur traitement.

Environ 1300 étudiants à Oxford , 1200 à Cambridge: il y en a aussi à Londres. Mais, en règle générale, ce haut complément d'études est pour l'aristocratie, pour les riches, pour le petit nombre, d'abord parce qu'il coûte cher (200 à 500 livres par an, et la tentation de dépenser davantage est très grande), ensuite parce qu'il est un luxe de l'intelligence (mathématiques pures, grec, latin) et retarde l'entrée des carrières fructueuses.

Les étudiants ont chacun deux ou trois chambres dans un collège, et forment ainsi des ruches. Ils sont obligés d'être à huit heures à la chapelle, à cinq heures au dîner dans la hall, d'être rentrés à neuf heures, et en général d'assister le matin à la conférence d'un tutor, et l'aprèsmidi à un cours. Les infractions sont notées et punies, surtout si elles se répètent. Rentrer après neuf heures constitue une faute; après minuit une faute grave; découcher, une faute très grave. Les punitions sont, dans certains collèges, une amende de cinq shillings à une livre; dans d'autres, un pensum plus ou moins long, plus souvent des réprimandes du directeur, des privations de sortie le soir, l'expulsion temporaire, et enfin l'expulsion définitive. — Ce détail est important; car on voit qu'ici l'écolier est plus libre et l'étudiant moins libre que chez nous. L'adolescent, en devenant jeune homme, ne passe pas d'une discipline claustrale à une indépendance complète; le passage est ménagé. A l'école, il a déjà été pour beaucoup d'actions livré à lui-même; à l'Université, il n'est pas tout à fait livré à lui-même. Une telle précaution est excellente; contre les abus de la liberté, l'habitude de la liberté est une garantie morale et la surveillance une garantie physique. — Autre frein: Oxford et Cambridge sont de petites villes. Le jeune homme n'est pas, comme chez nous, jeté parmi les tentations d'une capitale, réduit à la vie sédentaire et cérébrale, sans le contrepoids nécessaire des exercices corporels, conduit à chercher les distractions au théâtre, au café, sur les boulevards, dans les excitations du monde, de la conversation et du plaisir. Point de débauche à Oxford; les officiers de l'Université parcourent les rues après neuf heures, et peuvent entrer dans toute taverne ou maison publique. Les libertins vont à Londres ou dans les villages voisins; mon ami estime qu'une moitié des étudiants sont purs. Leur principal défaut est le goût du vin; il y a cinquante ans, l'ivrognerie était régnante ici comme dans toute la haute classe; maintenant, ici comme dans toute la haute classe, elle est devenue rare. — Dernière circonstance favorable: l'étudiant, comme l'écolier, demeure bon protestant; il a de la religion, ou du moins du respect pourla religion. Sur cent jeunes gens qu'un de mes amis a eu l'occasion de consulter, deux seulement se sont déclarés libres penseurs; soixante-dis appartenaient au protestantisme libéral (Broad church), les autres aux deux nuances appelées High church et Low church, l'une qui aime les belles cérémonies, le rituel pompeux et qui approche du puséysme, l'autre qui est tout à fait calviniste et un peu iconoclaste.

Les études durent environ trois ans; pendant la première année, on ne fait guère que reprendre et repasser les matières apprises à l'école. — Les deux premiers examens sont surtout grammaticaux et linguistiques; ils comprennent deux ou trois auteurs grecs et latins, des compositions grecques et latines en prose et en vers, quelques questions sur l'Évangile et la Bible. — Le troisième comprend les mêmes sujets, mais plus étudiés, considérés à un point de vue nouveau, au point de vue critique, historique et philosophique. — Ensuite l'étudiant a le choix entre quatre examens terminaux, l'un sur les mathématiques, l'autre sur les sciences physiques et naturelles, l'autre sur les lettres et les langues anciennes, l'autre sur l'histoire moderne, la législation et l'économie politique. — Un étudiant refusé passe dans un autre collège et recommence; au second refus, il quitte ordinairement l'Université.— Deux sortes d'étudiants. Les uns, classmen, aspirent aux honneurs qui sont fort utiles, et conduisent à de grandes places dans l'Université, dans l'Église et ailleurs. Les autres. passmen, qui, comme en France, sont la majorité, n'o nt d'autre ambition que d'obtenir leur degré (diplôme); ils ne suivent guère que les conférences du tutor, point du tout les cours des professeurs, et se bornent à un minimum d'études. — Les hommes distingués que produit cette éducation sont surtout des mathématiciens (notamment à Cambridge) ou des humanistes (scholars). Mais, depuis dix ans, la routine fléchit; les sciences contemporaines et les idées modernes s'infiltrent, se font une place. De nouvelles chaires ont été fondées, d'autres chaires ont élargi leur ansegnement. Voyez les écrits de Stanley, de Jowett, le célèbre livre intitulé Essays and Reviews; Max Müller, l'indianiste, professe ici l'histoire et la philosophie du langage.

Tout cela n'est que l'écorce; la chose qu'il importe de connaître est toujours le moral, le tour d'esprit, l'inclination dominante de l'homme. Comment vivent ces jeunes gens, et qu'est-ce qu'ils aiment? — Pour répondre, il faudrait faire ici un séjour de six mois; à défaut d'expérience personnelle, voici trois ou quatre peintures de mœurs que mes amis me disent exactes Pendennis, de Thackeray; Tom Brown at Oxford, et un petit roman assez gai, illustré par l'auteur, Adventures of M. Verdant Green. — Le premier point est que, Oxford et Cambridge étant le rendez-vous des fils de famille, le ton de l'endroit s'est approprié au caractère et à la position des habitants; une université anglaise est, à beaucoup d'égards, un club de jeunes gens nobles ou du moins riches. Beaucoup d'enrichis y envoient leurs fils, uniquement afin de leur donner l'occasion d'y faire de belles connaissances; certains étudiants pauvres ou roturiers se font les complaisants de leurs camarades nobles, qui plus tard pourront leur donner un bénéfice (living). Il n'y a pas jusqu'aux usages de l'Université qui ne favorisent cette distinction des rangs. Dans certains collèges, les étudiants nobles ont une table à part, un habit particulier, divers petits privilèges. Imaginez, si vous pouvez, un régime pareil offert à une grande école française!

A Saint-Ambroise, l'auteur de Tom Brown cite un groupe d'étudiants pauvres, sortes de demi-boursiers nommés servitors, que leurs camarades riches ou nobles regardent de très haut. Chez nous, à l'École polytechnique, les élèves ignorent les noms des boursiers; ces noms ne sont connus que par un comité engagé d'honneur au silence; ce sont là des délicatesses de l'esprit égalitaire. Ici, au contraire, le rang et la fortune sont très comptés. «L'esprit valet et l'adoration de l'argent, dit l'auteur de Tom Brown, voilà nos vices les plus répandus et les plus honteux,» à Oxford, aussi bien que dans le reste de l'Angleterre.— Ailleurs, parlant de son héros, il ajoute: «Son instinct, chose triste à dire, lui enseignait déjà que la pauvreté est une honte pour un Anglais, et qu'à moins de connaître un homme à fond, vous devez toujours avoir l'air de prendre pour accordé qu'il est propriétaire d'une somme illimitée d'argent disponible.» «Si le Prince Noir était ici, dit un des personnages, il changerait sa devise: Ich dien (Je sers), en celle-ci: Je paye.» - Beaucoup de ces jeunes gens ont par an 500 livres sterling et au delà, qu'ils considèrent comme argent de poche; de plus, les fournisseurs leur font crédit. Ils tiennent à honneur de dépenser, de faire figure; ils ont des chevaux, des chiens, un bateau; ils meublent leurs chambres avec élégance et richesse. «Les marchands de vins de Londres leur fournissent des liqueurs à une guinée la bouteille, et du vin à deux guinées la douzaine de bouteilles, leurs cigares coûtent deux guinées la livre; les ananas, les fruits de serre, les conserves les plus rares figurent à leurs soupers.» Ils se donnent des dîners de gourmets; ils vont en équipage semer l'argent dans toutes les tavernes d'Oxford et des routes voisines. «Le jour, ils chassent, courent des steeple-chases, jouent au billard jusqu'à l'heure où l'on ferme les portes, et se trouvent alors tout préparés pour un vingt-et-un, une bouillote indéfinie et à domicile dans leurs chambres, avec accompagnement de punch et autres boissons chaudes, tant qu'il en reste un capable de se tenir assis et de jouer.»

La besogne imposée ne les gêne guère; pendant la première année surtout, elle est plus que mince. «Douze conférences de deux heures chacune par semaine, le Nouveau Testament, le premier livre d'Hérodotte, le second de l'Enéide, le premier d'Euclide; en outre, deux heures de travail par jour; tout finit à midi, au plus tard à une heure; aucun travail supplémentaire sous forme de thèmes, vers ou autres exercices. Un écolier passable n'a besoin de rien préparer; il a déjà étudié tout cela; d'avance il sait par cœur la matière de la conférence.» Ainsi les heures vides sont encore plus nombreuses que chez nous pendant la première des années de droit. En de pareilles conditions il faut, pour étudier, être naturellement très studieux ou très ambitieux, ce qui n'est donné qu'au très petit nombre. Les autres suivent leur instinct, et c'est ici que la différence des tempéraments anglais et français se montre dans tout son jour.

En France, le tempérament est précoce; chez le collègien, enfermé et assis, pendant les longues heures d'ennui, l'imagination s'est échauffée; l'air dangereux d'une grande ville s'est insinué jusqu'à lui; les conversations des grands, la littérature trop libre ont fait le reste; souvent il a la sottise de croire qu'il est honorable d'être homme avant l'âge. Délivré tout d'un coup et lâché sans contrôle dans une capitale, il y trouve la contagion de l'exemple, les commodités de l'incognito, et, dans tous les endroits publics, des tentations qui s'étalent. D'ailleurs, à cet égard, l'opinion est plus qu'indulgente; elle ne lui parle qu'au nom de la prudence et du bon goût; elle ne réprouve nettement que l'ivrognerie, la grosse débauche, les basses liaisons durables qui peuvent dégénérer en mariages; elle tolère les escapades. Une mère me disait: «Quand mes fils vont à Asnières, je le sais, mais j'ai l'air de ne pas le savoir.» Ayez du tact, de la mesure, de la prévoyance; en cela, comme en toute chose, la morale du monde ne prescrit rien de plus. Le jeune homme ignore qu'il n'y a pas de pire déperdition de forces, que de tels commerces abaissent le cœur, qu'après dix ans d'une vie pareille il aura perdu la moitié de sa volonté, que ses pensées auront un arrière-goût habituel d'amertume et de tristesse, que son ressort intérieur sera amolli ou faussé. Il s'excuse à ses propres yeux, en se disant qu'un homme doit tout toucher pour tout connaître. De fait, il apprend la vie, mais bien souvent aussi il perd l'énergie, la chaleur d'âme, la capacité d'agir, et, à trente ans, il n'est plus bon qu'à faire un employé, un provincial, un dilettante ou un rentier. — Ici, autant que j'en puis juger, l'homme reste plus intact, d'abord parce qu'il est soumis à une discipline, plus surveillé et moins tenté, ensuite parce que l'opinion écrite ou parlée est plus sévère. Elle souffrirait l'ivrognerie, elle ne souffre pas le libertinage. Un livre comme la Vie de Bohème, d'Henry Murger, serait mis à côté des vieux romans picaresques, et considéré comme la peinture de drôles, parfaits polissons et demi-escrocs. Dans les trois romans que j'ai cités, la décence est extrême. Un mot, dans Tom Brown, indique un groupe de viveurs riches qui ont chacun une maîtresse à l'écart, dans un village, mais ils sont blâmés, même par beaucoup de leurs camarades. Chez les trois héros, on voit un mouvement de cœur, une passion naissante (calf love) pour une grisette; mais ils s'arrêtent ou sont arrêtés à temps; et les viveurs eux-mêmes admettent en principe que la séduction d'une fille innocente est une action de coquin.

Deux dérivatifs sont les auxiliaires de ces maximes. Le premier est la précocité de l'amour et du mariage: ils s'éprennent jeunes, parfois dès vingt ans, et souvent se marient quelques années après. Le second est le goût vif, populaire, presque universel pour les exercices du corps. A cet égard, l'université continue l'école. — Jouer au cricket, ramer, conduire des bateaux à voiles, avoir des chiens, les lancer contre un troupeau de rats, pêcher, chasser, monter à cheval, conduire des attelages à grandes guides, nager, boxer avec des gants (sparring), faire des armes, et, depuis quelque temps, s'exercer comme volontaire, voilà pour eux les occupations les plus intéressantes. — Elles ne s'accommodent pas trop bien avec les études; Platon, il y a déjà longtemps, dans ses Dialogues, opposait comme incompatibles la vie de l'athlète et cette du penseur. Selon un savant étranger qui a beaucoup pratiqué Oxford, si la délicate philologie et les hautes spéculations philosophiques s'acclimatent difficilement ici, c'est que les étudiants mangent trop et font trop usage de leurs muscles.

Mais le sport est un débouché excellent pour la sève forte et surabondante de la jeunesse, et cette fois encore, comme à l'école, la rivalité sert d'aiguillon. Chaque collège a son bateau, ses huit rameurs et sonpilote, tous choisis un à un et exercés de longue main. Cinq ou six semaines avant les courses, l'entraînement commence. Parcourir de douze à vingt milles chaque jour sur la rivière, dîner de bonne heure avec du pain rassis, beaucoup de viande et très peu de vin; le tabac rationné; deux pintes de bière en tout par jour; point de pâtisseries, de glaces; ne point souper tard, se coucher de bonne heure: tel est le régime imposé à Tom Brown. Pendant les premiers jours, on est disloqué; pendant les derniers, on meurt de soif; pendant la course, l'elfort est si énorme qu'on court le risque de se rompre un vaisseau, et qu'arrivés plusieurs ont le vertige et ne peuvent parler. Tout Oxford est là, l'Université et les bourgeois; quand les bateaux s'élancent, une foule passionnée les suit en courant et en criant, hors d'haleine, sautant les fossés, les pieds dans l'eau, clapotant, tombant le long de la berge. — Il faut lire la description pour concevoir le sérieux et l'enthousiasme des équipages. La dernière minute, celle qui précède le coup de canon du départ, est solennelle. «Une courte minute? En vérité, vous ne parleriez pas ainsi, si vous étiez dans le bateau, sentant votre cœur remonter dans votre bouche, et tout votre corps trembler comme dans l'épilepsie. Ces soixante secondes, si c'est la première fois que vous ramez dans une régate — sur ma foi, elles sont presque une vie... Pendant les dix premiers coups de rame, Tom avait trop peur de faire une faute pour sentir, entendre ou voir. Toute son âme était collée au dos de l'homme devant lui, sa seule pensée était d'aller en mesure et de mettre toute sa force dans son coup de rame... N'est-il pas magnifique à voir, le premier rameur; se courbant comme un éclair, coup sur coup, sur sa rame, son dos aplati, ses dents serrées, tout son corps, depuis les hanches, travaillant avec la régularité d'une machine?» Les fanfares sonnent, les acclamations vont s'enflant comme un tonnerre, les mouchoirs brodés voltigent. Le soir, les vainqueurs festinent dans la grande salle du collège; il y a des discours, des applaudissements, des toasts, des refrains chantés en chœur, un joyeux et glorieux tumulte; il est clair qu'un tel triomphe doit être presque aussi désiré que la palme des anciens jeux Olympiques. — L'intérêt est bien plus grand encore, lorsque, au mois de mars, le concours a lieu sur la Tamise, entre les équipages des deux universités; on ne parle plus d'autre chose à Londres pendant deux jours.

Sans doute la culture musculaire ainsi entendue comporte certaines rudesses de mœurs. Étudiants et bourgeois (town and gown) se boxent à l'occasion dans les rues. —Mais en revanche la vie gymnastique et athlétique a ce double avantage qu'elle engourdit les sens et pacific l'imagination. De plus, quand ensuite la vie morale et mentale se développe, l'âme trouve pour la porter un corps plus sain et plus solide. Les jeunes gens qui se promènent ici sous le singulier costume traditionnel (une robe noire courte et une sorte de shako plat) sont pleins de sève et de force, d'une belle et franche prestance, bien musclés et découplés, et, à mon sens, d'une physionomie moins inquiète, moins fatiguée que celles de nos étudiants...

.... Depuis vingt ans, une réforme graduelle s'opère et plusieurs traits s'atténuent dans ce tableau. Maintenant, dans la plupart des coléges à Cambridge, les fellows peuvent se marier; on admet aux cours des dissidents et des catholiques. La passion du canotage est un peu moindre; les étudiants de classes différentes sont moins inégaux; dans certains collèges, leurs dépenses de table sont surveillées et restreintes. Oxford cesse peu à peu d'être un club aristocratique, un gymnase athlétique, un conservatoire ecclésiastique et anglican; il est en train de devenir une école moderne, une académie laïque et libérale...

A deux heures, cérémonie dans la grande salle de l' [Jniversité. Les costumes sont grotesques, comme ceux de nos distributions des prix au grand concours; discours latin qui rappelle les vieilleries de la Sorbonne; pièce de vers anglais, composée et lue par l'étudiant lauréat; il s'agit de sir John Franklin; ce sont des vers de rhétorique. Cinq ou six étrangers de distinction reçoivent le titre honorifique de,docteur en droit, in jure civili; on prononce «in iouve çaïvaïlaï.» Un Anglais citant le mot de César, Veni, vidi, vici, et le prononçant, de cette même façon Vénaï, vaïdai, vaïçai, mon voisin lui répond: «Jamais César n'a pu prononcer une pareille phrase.»

Le soir, il y a séance, avec expériences et lectures sur les sciences physiques et naturelles, dans un muséum, vaste bâtiment à peu près gothique, élevé par souscriptions, et encore inachevé. Les dames s'y promènent par troupeaux en toilettes crues, éclatantes; plusieurs, jeunes et décolletées, ont des lunettes. — Mais il n'y a de désagréable que certains détails; tout l'ensemble, ville, bâtiments, paysage, est admirable. J'ai déjà parcouru la ville; j'y erre encore aujourd'hui tout seul à la chute du jour. Tant de collèges, chacun avec sa chapelle et ses grands murs d'enceinte à créneaux, ces architectures diverses et multipliées, de tout âge, en style gothique, en style Tudor, en style du dix-septième siècle, ces larges cours avec leurs statues et un jet central d'eau jaillissante, ces balustres qui découpent l'azur tendre du ciel au sommet des édifices, ces fenêtres treillissées de fines nervures, ou découpées en croix sculptées à la façon de la Renaissance, ces chaires en pierre ouvragée, à chaque détour de rue quelque haut clocher conique, tant de nobles formes en un petit espace. Il y a là un musée naturel, où se sont accumulés les travaux et les inventions de six siècles. La pierre, usée, exfoliée, n'en est que plus vénérable. On est si bien parmi les vieilles choses! D'autant plus qu'ici elles ne sont que vieilles, point, négligées ou demi ruinées, comme en Italie, mais pieusement conservées, restaurées, et, depuis leur fondation, toujours aux mains de gardiens riches, respectueux, intelligents. Des lierres posent sur les murailles leur ample draperie; des chèvrefeuilles s'enroulent autour des piliers; des fleurs sauvages empanachent les crêtes de tous les murs; de riches gazons, soigneusement entretenus, étendent leurs tapis jusque sous les arcades des galeries; derrière un chevet de chapelle, on aperçoit un jardin fleuri, des milliers de roses épanouies. — On avance: au bout de la ville, des arbres séculaires font promenoir; sous leurs branches, deux rivières vives coulent à pleins bords; au delà, les yeux se reposent délicieusement sur des prairies qui regorgent d'herbes en graine et en fleur. On n'imagine pas une végétation plus magnifique, une verdure plus opulente et pourtant mieux tempérée par les tons fondus que des boutons d'or, des pâquerettes, des oseilles sauvages, des graminées grisâtres éparpillent sur sa teinte éclatante. La campagne est dans tout le luxe de sa fraîcheur. Pour peu que le soleil se dégage, elle sourit avec une joie charmante; on dirait une belle vierge timide, heureuse sous son voile qui vient de s'entr'ouvrir. Cependant le jour tombe, et des blancheurs vagues s'élèvent au-dessus des prairies; sous leur gaze molle, la rivière luit avec des reflets noirs; le silence se fait; sauf les cloches qui tintent mélodieusement dans le clocher de Christ-Church, on ne se croirait jamais à cent pas d'une ville. Comme l'étude est ici recueillie et poétique!...

Promenade dans Magdalen-Collège; je ne me lasse pas d'admirer ces vieux édifices festonnés de lierre et noircis par le temps, ces clochers crénelés, ces fenêtres à meneaux, surtout ces larges cours carrées dont les arcades font un promenoir semblable à celui des couvents italiens. L'après-midi, sauf un ou deux étudiants qui passent, elles sont solitaires; rien de plus doux que cette solitude architecturale, poétique, intacte, où n'apparaît jamais l'idée de l'abandon, des ruines et de la mort. Des troupeaux de daims paissent tranquillement sous les ormes gigantesques; une longue chaussée, bordée des plus beaux arbres, tourne entre deux rivières. Oxford est dans un ancien bas-fond; de là cette mollesse, cette fraîcheur, cette incomparable opulence de la verdure. A Worcester-Collège, une ample nappe d'eau où nagent des cygnes vient mouiller de ses ondulations lentes des pelouses constellées de fleurs. — Partout des cèdres, des ifs monstrueux, des chênes, des peupliers dressent leurs troncs et étendent leurs feuillages; de branche en branche, les chevrefeuilles, les glycines se suspendent et s'élancent; les grands jardins de Saint-John, le petit jardin de Wadham sont des chefs-d'oeuvre d'espèce unique, au-dessus de l'art lui-même. Car c'est la nature et le temps qui en sont les ouvriers; l'art humain peut.il produire une chose aussi belle qu'un groupe d'arbres parfaits de trois cents ans?

On revient, et l'on se déluge en regardant de nouveau les architectures; elles aussi, elles ont trois cents ans, et semblent enracinées au sol du même droit que les arbres; le ton de leur pierre s'est accommodé au climat; l'âge leur a communiqué quelque chose de la majesté des choses naturelles. On n'y sent point la régularité mécanique, l'empreinte officielle; chaque collège s'est développé pour lui-même, chaque âge a bâti à sa façon: ici le grandiose quadrangle de Christ-Church avec ses gazons, ses jets d'eau et ses escaliers; là-bas, près de la bibliothèque Bodléienne, un amas d'édifices, portails sculptés, hautes tours à clochetons, toutes fleuries et brodées, coupoles cerclées de colonnettes. Parfois la chapelle est une petite cathédrale. En plusieurs collèges, la salle à manger, haute de soixante pieds, cintrée d'arceaux, semble une nef d'église. La Hall du conseil, toute lambrissée de vieux bois, est digne de nos vieilles salles capitulaires. Imaginez la vie d'un master, d'un fellow dans un de ces monuments, sous des boiseries gothiques, devant des fenêtres de la Renaissance ou du moyen âge, au milieu d'un luxe sévère et du plus grand goût, estampes, eaux-fortes, livres admirables. Le soir, en descendant l'escalier, quand la lumière vacille sur les grandes formes noires, on croit marcher dans un décor vrai...

Rien ne manque ici, ni les beautés de l'art, ni les fraîcheurs de la nature, ni les graves et grandioses impressions de l'histoire. Tout à l'heure, en me promenant dans les collèges, on me citait les noms d'anciens hôtes, étudiants à jamais célèbres, Wycleff, le prince Noir, sir Walter Raleigh, Pym, Hampden, l'archevêque Laud, Ireton, Addison. A chaque bâtiment, le Guide indique les dates et les auteurs de la fondation, des embellissements, des restaurations. Tous ces vieux hommes semblent encore vivants; car leur œuvre leur a survécu et dure. La sagesse des anciens temps subsiste écrite en sentences latines sur les murailles; sur une horloge, au-dessus des heures, on lit ce mot solennel: Pereunt et imputantur. — Et ce n'est point une ville morte, ni endormie; l'œuvre moderne achève et agrandit l'oeuvre antique; les contemporains, comme autrefois, contribuent de leurs bâtisses et de leurs dons. Quand, à la bibliothèque Bodléienne, on a vu les manuscrits, les livres précieux, des portraits par Van Dyke, Lely et Kneller, on trouve plus loin une galerie récente d'esquisses et dessins originaux par Raphaël et Michel-Ange, où la vitalité, le sentiment du nu, le superbe paganisme de la Renaissance éclatent avec une franchise incomparable; la collection a coûté sept mille livres sterling; lord Eldon, à lui seul, en a donné quatre mille. — Je visite deux ou trois maisons de professeurs, les unes semblables à d'anciens hôtels français, les autres modernes et charmantes, toutes avec des jardins, des fleurs, des perspectives nobles ou riantes. Les plus vieilles, sous les portraits des prédécesseurs, rassemblent tout le confortable moderne. Je les compare à celles de nos savants, sorte de cages, au troisième étage d'une grande ville, aux tristes logis de la Sorbonne, et je pense à l'aspect si terne et si étriqué de notre Collège de France. Pauvres Français si pauvres, et qui vivent campés! Nous sommes d'hier et ruinés de père en fils par Louis XIV, par Louis IV, par la Révolution, par l'Empire. Nous avions démoli, il a fallu tout refaire à nouveau. Ici, la génération suivante ne rompt pas avec la précédente: les réformes se superposent aux institutions, et le présent, appuyé sur le passé, le continue..

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