Mesure du temps

Jacques Dufresne
Dans La Presse de samedi dernier, Alain Dubuc s'est livré à des calculs amusants pour mesurer l'impact d'une année bissextile sur l'économie. Cela m'a rappelé que l'année 1582 fut écourtée de 10 jours par le pape Grégoire XIII, qui corrigeait ainsi une erreur du calendrier de Jules César. Cet incident inspira le commentaire suivant à Montaigne:

    Il y a deux ou trois ans qu'on accoursit l'an de dix jours en France. Combien de changements doivent suivre cette réformation! Ce fut proprement remuer ciel et terre à la fois. Ce néanmoins, il n'est rien qui bouge de sa place; mes voisins trouvent l'heure de leur semence, de leur récolte, l'opportunité de leurs négoces, les jours nuisibles et propices, au même point justement où ils les avoyent aissignez de tout temps; ny l?erreur ne se sentait en notre usage; ny l'amendement ne s'y sent. Tant il y a d'incertitude partout! tant notre apercevance est grossière, obscure, obtuse.

    Je laisse à Alain Dubuc le plaisir de calculer les conséquences qu'une telle mesure aurait entraînées en 1988. Je soulignerai plutôt une des lois les plus méconnues de l'histoire: en Occident du moins, rien ne change plus avec le temps que la perception qu'on a du temps.

    Montaigne nous le dit: si la suppression de dix jours a remué ciel et terre (en certains milieux), elle n'a toutefois rien changé à la vie des paysans. Plusieurs sont sans doute entrés en 1583 sans réaliser qu'ils venaient de perdre dix jours. Il y a une explication très simple à cela : les gens de cette époque n'avaient pas l'obsession de l'exactitude. Le mot n'existait d'ailleurs sans doute pas encore et quand il est apparu un peu plus tard il semble avoir semé la terreur. Au siècle suivant, le grammairien Vaugelas saluera sa venue en ces termes: c'est un mot que j'ai vu naître comme un monstre et auquel on s'est accoutumé.

    Au Moyen Âge, les gens ne se souciaient guère de la date de leur naissance, si toutefois ils la connaissaient. Je suis né, disait-on, à l'époque de la deuxième croisade. Nous dirions aujourd'hui: peu après les jeux Olympiques de Montréal, ou vers la fin de la Seconde Guerre mondiale.

    Soit dit en passant, lors des Olympiques, en Grèce, rien n'était chronométré. Le cadran solaire aurait été d'une efficacité douteuse en l'occurrence. Avec une sablière ultra-perfectionnée, on aurait toutefois pu dire: tel coureur a amélioré le record précédent de deux grains de sable. Si l'on n'a rien inventé de semblable c'est sans doute parce que le record n'intéressait personne; on se contentait de repérer les vainqueurs. On en est aujourd'hui aux millièmes de seconde.

    Cela donne une idée assez juste du chemin parcouru dans tous les autres domaines.

    Rien ne caractérise mieux le progrès que la maîtrise du temps. Selon Lewis Mumford, auteur de Technique et civilisation, la modernité aurait commencé dans les monastères, par la règle prescrivant des exercices spirituels à des heures précises de la nuit et du jour. Le sablier a été utilisé très tôt pour déterminer ces heures avec le maximum de régularité.

    L'horloge mécanique est apparue vers la fin du Moyen Âge, juste avant que Galilée n'établisse les premières lois de la mécanique, dont la vitesse, et donc le temps, est l'ingrédient principal. L'analyse et la maîtrise du temps - et du même coup de la nature - se poursuivront, en passant par le calcul intégral et différentiel, jusqu'à la célèbre équation d'Einstein: E = MC².

    Time is money. Cette maxime est une définition de la science avant d'être celle du capitalisme. La science en effet est une machine à transformer le temps en argent.

    Nous connaissons tous les changements survenus dans la vie quotidienne des gens au cours de la même période. La plus grande révolution dans le monde du travail, amorcée au début du siècle, le taylorisme, a consisté à rendre l'ouvrier plus productif en mesurant avec précision le temps nécessaire à chaque opération. La pédagogie par objectifs, la rationalisation des tâches dans les hôpitaux sont le prolongement de cette révolution.

    La récompense de tant d'efforts, quand on veut, quand on peut et quand on sait la prendre, c'est le loisir. Ce sujet de réflexion rendait Schopenhauer pessimiste. Les hommes sont presque toujours malheureux, disait-il, parce qu'ils oscillent constamment entre les deux causes du malheur: la misère et l'ennui. À peine sortis de la misère, ils sombrent dans l'ennui, n'ayant plus ou pas assez de substance pour remplir leurs loisirs d'oeuvres et de contemplations fécondes. Comment faire pour que l'avenir donne tort à ce prophète de malheur?

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