Le Sida à distance

Jacques Dufresne
Les enfants présumément atteints du SIDA devraient-ils être chassés des écoles? Le problème se posait à Montréal la semaine dernière. À New York également. Au rythme où vont les choses il va se poser bientôt dans toutes les grandes villes et dans tous les lieux publics.

    Par-delà le problème de la discrimination, dont traitait Marc Laurendeau lundi dernier, se pose le problème plus général de la réaction du public face à un fléau de ce genre. Que peuvent les meilleures lois sur la discrimination contre des peurs vieilles comme la peste?

    Le meilleur, sinon le seul remède contre ces peurs, c'est l'information, scientifique, mais aussi historique. Si le SIDA est si vite devenu terrifiant, c'est notamment parce qu'il s'apparente à la fois au cancer et à la syphilis, les deux maladies qui, au cours des derniers siècles, ont provoqué les pires paniques. Il est insidieux comme le cancer, et comme la syphilis, il provoque des réactions où la réprobation morale se mêle aux manifestations de l'instinct de conservation.

    L'histoire de la syphilis et de son impact sur les mentalités pourrait nous aider à éviter bien des comportements aberrants face au SIDA.

    Cinq siècles après la présumée apparition du tréponème pâle en Europe, on s'interroge encore sur la vraie nature de la syphilis. Il existe quatre tréponèmes, qui provoquent des maladies différentes, les unes graves, les autres bénignes, selon les pays et les climats où ils se trouvent. Certains experts soutiennent qu'ils sont biochimiquement différents, d'autres qu'ils sont identiques et que c'est l'environnement et les cultures qui font la différence entre les maladies qu'ils causent. (1)

    Il y a là une première leçon à tirer: avant d'ajouter foi à une quelconque théorie sur le SIDA, songez que la controverse pourrait très bien durer cinq cents ans.

    De nombreux médecins, au dix-neuvième siècle surtout, étaient tellement persuadés que la syphilis était une punition des péchés de la chair qu'ils en tiraient une curieuse méthode de recherche médicale, consistant à étudier l'histoire des malades pour en déduire celle des maladies. Le plus célèbre d'entre eux, le docteur Julius Rosenbaum, a écrit ces lignes étonnantes: «C'est donc dans la volupté, dans l'abus des plaisirs de l'amour que nous devons chercher la cause principale des affections génitales. Une connaissance exacte de l'histoire de la volupté devient alors indispensable pour arriver à celle des maladies des organes de la génération.»

    Le docteur Rosenbaum n'aurait-il pas encore quelques disciples aujourd'hui?

    D'autres savants ont toutefois fait, à propos de la syphilis, l'hypothèse que c'est le puritanisme qui en a aggravé les effets. Au Moyen Âge, où l'on se touchait plus et se vêtissait moins, le tréponème aurait provoqué des lésions superficielles sans gravité. Le puritanisme, la distance qu'il a mise entre les êtres, les choses qu'il a cachées, aurait forcé le tréponème à se réfugier dans les muqueuses, avec une prédilection pour les organes génitaux.

    Je ne sais ce que vaut cette théorie, mais il me paraît bien difficile de mettre en doute une théorie analogue, selon laquelle c'est l'attitude moralisatrice de certains responsables des milieux hospitaliers qui aurait le plus contribué à la terrible expansion de la maladie. L'historien Zeldin écrit à ce propos: «Jusqu'en 1971 le principal hôpital parisien à s'occuper de la syphilis, l'hôpital Lourcine, n'offrait que des cellules en sous-sol pour punir ces malades considérés comme moralement répréhensibles. Se présenter à cet hôpital équivalait à avouer publiquement sa maladie et en décourageait beaucoup.» (2) Parfait prétexte pour ne pas soigner les syphilitiques.

    On croyait aussi que les prostituées étaient les seuls agents de transmission et par suite les mesures de prévention se limitaient aux bordels. Or on sait que la plupart des ouvriers qui étaient venus travailler à Paris avaient rapporté le germe dans leur foyer de campagne.

    Il y a là une leçon à méditer deux fois plutôt qu'une. De toute évidence il y a un rapport entre la perception qu'on avait du rôle des prostituées dans le cas de la syphilis et celle qu'on a du rôle des homosexuels dans le cas du SIDA.

    Le cas d'Haïti est troublant. Si l'on en croit une solide tradition, c'est aussi d'Haïti que le germe de la syphilis serait venu en Europe au XVe siècle. C'est là un cas particulier d'une thèse générale sur l'origine sud-américaine de la syphilis qui est toutefois loin de faire l'unanimité. Un grand historien de la médecine, Sigerist, a ébranlé cette théorie en soutenant qu'elle avait été inventée de toutes pièces par de grands banquiers, les Fuggers, qui détenaient le monopole d'une écorce médicinale importée d'Amérique du Sud, l'écorce de guiac. En répandant la rumeur que la syphilis venait elle aussi d'Amérique du Sud, ils faisaient de leur écorce un remède miracle.

    Ainsi vont les maladies, les, remèdes et les théories qui les décrivent.

    (1) MIRKO D. GRMEK, Les maladies à l'aube de la civilisation occidentale, Payot, Paris 1983.
    (2)Théodore Zeldin, Histoire des passions françaises, Seuil, Paris 1980, Tome I.

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