Refus global et autres écrits

Paul-Émile Borduas
André-G. Bourassa et Gilles Lapointe éditent l'ensemble des écrits de Paul-Émile Borduas. Une présentation du contexte socio-historique par les éditeurs permet de situer l'environnement social, culturel et aussi politique de cet artiste plasticien dont l'écriture a autant marqué que sa peinture. L'édition couvre les essais majeurs (Fusain, Manières de goûter une oeuvre d'art, etc.) mais aussi plusieurs textes de réflexions sur l'art et la sitaution de l'artiste dans la société (Propos d'atelier, Pierre angulaire posée dans la tourbe de mes vieux préjugés).
«Aujourd'hui, écrivent les éditeurs Bourassa et Lapointe, Refus Global est généralement considéré comme un des temps forts de l'accession du Québec à la modernité» (p. 46). Cette modernité réside dans l'oeuvre du peintre mais aussi dans l'écriture de cet artiste qui en a pratiqué tous les genres: manifestes certes mais aussi conférences, articles, correspondance, textes de réflexions multiples. L'un des précieux essais du peintre polémiste rassemblés ici est un authentique lexique couvrant le domaine de l'art abstrait et de différents courants plasticiens de l'époque (Commentaires sur les mots courants).

La présentation des co-éditeurs permet aussi de dégager un troisième volet bien réel de l'oeuvre de Borduas. Il s'agit de la dimension pédagogique de cette oeuvre qui a consisté d'abord à vivre une carrière d'enseignement hors du commun mais aussi à expérimenter dans la transmission même des arts plastique une philosophie nouvelle qui avait pour seule et suffisante finalité la libération de l'individualité. La préoccupation pédagogique est omniprésente tout au long de ces multiples courts textes sur l'art et ses finalités (Les expositions itinérantes) mais aussi sur ses propres assises, quand il parle de son maître Ozias Leduc (Quelques pensées sur l'oeuvre d'amour et de rêve de M.Ozias Leduc).

Les éditeurs dégagent les valeurs de l'artiste polygraphe et permettent de mieux situer l'orientation qu'il vivait en regroupant ses diverses appellations: «Borduas opta, lui, pour "automatisme expérimental", puis "automatisme surrationnel", qu'il définit en termes d'"écriture plastique non préconçue", de "prise de conscience plastique" en cours d'écriture, d'"objets", d'"abstraction baroque"» (Bourassa et Lapointe, p. 19).


Ci-dessous, un court texte critique du peintre concernant la nécessité mais aussi l'insuffisance de l'intention ses surréalistes:

«Les surréalistes nous ont révélé l'importance morale de l'acte non préconçu.
Spontanément, ils mirent l'accent sur les "hasards objectifs" primant sur la valeur rationnelle. Leurs intentions n'ont pas changé.
Cependant, les jugements rendus, depuis quelques années, portent de plus en plus les marques de l'attention accordée aux intentions de l'auteur. Cette attention domine de beaucoup celle portée à la qualité "convulsive" des oeuvres.
D'où répétitions d'erreurs inconnues à la phase empirique.
L'intention est nécessaire, non suffisante.
Impossibilité de reconnaître l'intention vivante, fatale, de la fausse: attitude adoptée, recherchée, calculée, intéressée.
La qualité convulsive ne peut être que la résultante d'une opération magique; exprimant une imprévisible relation matérielle.
Le reste est relatif, intéressant et nécessaire, non suffisant.
Si à la vue de ce dessin, j'ai la certitude morale d'être devant un Mousseau, ce n'est certes pas pour telle ou telle intention de l'auteur. Cette intention m'est encore en grande partie inconnue! Si j'ai la certitude d'être devant un Mousseau, c'est à cause d'une relation plastique non intentionnelle, fatale et constante à Mousseau que ma mémoire me rappelle comme une chose unique et propre à tous les objets qu'il façonne.
Si je reconnais telle aquarelle comme étant de Riopelle (exemples d'une des récentes expositions) ce n'est pas à cause des moyens employés, volumes, lumières, mouvements, matières, couleurs (ces moyens ont peu changé depuis toujours) mais uniquement à cause d'une relation plastique propre et tout aussi involontaire à Riopelle que la qualité de ses sens, de son esprit.
Là réside toute la puissance consulsive, transformante.
C'est cette puissance qu'ont perdue les artistes les plus connus de notre époque dans l'exploitation consciente de leur personnalité.
Breton seul demeure incorruptible.»
Paul-Émile Borduas, En regard du surréalisme actuel, p. 177-178.



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