Religion et nationalisme

En guise d'introduction à cet atelier, je nie contenterai de commenter la présentation qui en a été faite dans le programme du colloque.

Si je me reporte au sujet annoncé: "Religion et nationalisme, il s'agirait ici de clarifier les relations entre religion et nationalisme. Ce que l'on peut affirmer immédiatement c'est que la question est pertinente, Religion et nationalisme sont, en effet, deux réalités culturelles dont les fonctions peuvent être rapprochées et parfois identifiées: la religion tout comme le nationalisme ont comme fonction d'identifier et de distinguer un groupe donné, de lui donner sens et mission, d'inspirer et souvent de définir ses comportements collectifs et individuels. L'étude des relations qu'un groupe vit entre la dimension nationale et la dimension religieuse de sa culture nécessite en conséquence un effort d'analyse, c'est-à-dire de distinction, particulièrement ardu, parce que ces deux dimensions sont la plupart du temps entremêlées et se réfèrent toutes deux à des fonctions culturelles fondamentales, plus précisément aux besoins qu'un groupe éprouve de se définir, donc de se distinguer, de se donner un avenir et des orientations.

Cette question est déjà complexe pour une ethnie, c'est-à-dire pour un groupe national se référant à une même religion, comme c'était le cas, du moins le pensait-on, du peuple québécois, du peuple juif ou de certaines nations arabes islamiques. La question devient plus complexe lorsqu'il s'agit d'une nation aux prises avec un processus de différenciation donnant lieu à un pluralisme idéologique au plan religieux. C'est, me semble-t-il, le contexte dans lequel il faut poser la question des rapports entre nationalisme et religion au Québec. La relance du nationalisme québécois et la croissance du pluralisme sont deux phénomènes contemporains qu'on saurait mettre difficilement au compte de la coïncidence. D'autant plus que les adhérents au projet péquiste pour raison nationale semblent se regrouper surtout dans une nouvelle catégorie de Québécois dont une caractéristique est de prendre ses distances par rapport à la religion catholique traditionnelle, sinon par rapport à toute religion.

C'est à mon sens, à propos de cette catégorie de Québécois que le sous-titre de notre atelier prend tout son sens: "le nationalisme, après avoir été inspiré par la religion au Québec, en devient-il le substitut?" On peut constater en effet, chez ces Québécois, deux phénomènes qui pourraient bien avoir quelque rapport: d'une part, une certaine distanciation, sinon une rupture par rapport à la religion; d'autre part, une adhésion et un engagement dans le projet national véhiculé tant bien que mal par le PQ. S'agit-il de deux phénomènes parallèles dont la contemporanéité tient au hasard? S'agirait-il plutôt de deux phénomènes liés de telle sorte que l'un ne saurait coexister sans l'autre et vice versa? Dans cette hypothèse, les Québécois ne sauraient être à la fois catholiques traditionnels et nationalistes: ou ils sont nationalistes et ils s'éloignent de la religion traditionnelle, optant pour une forme quelconque de distanciation par rapport à leur passé religieux: néo-catholicisme, individualisme religieux sans lien avec une communauté ou une religion instituée, ou encore, absence de religion explicite; ou bien ils demeurent attachés au catholicisme traditionnel et ils n'entrent pas dans le nationalisme québécois moderne, (ce qui ne les empêche pas à l'occasion de voter pour un gouvernement péquiste). Voilà le type de questions difficiles auxquelles nous sommes confrontés.

Les responsables de ce colloque ont libellé le sujet de notre atelier d'une façon qui nous invite à retourner au passé pour tenter d'approfondir le sujet. Le nationalisme, sous-entendent-ils, aurait, par le passé, été inspiré par la religion. Cette affirmation mériterait d'être analysée et peut-être nuancée. En effet, que le nationalisme québécois ait été souvent soutenu par des gens d'Eglise qui constituaient, pour une large part, l'élite nationale n'implique pas nécessairement que la religion ait inspiré leur nationalisme. De toute façon, il faut se demander de quel nationalisme il s'agissait. On peut affirmer, sans crainte d'erreur historique, que le nationalisme promu, soutenu ou inspiré peut-être par l'Eglise catholique depuis 1760 est un nationalisme qu'on pourrait appeler "culturel", dont le slogan a été surtout la survivance du fait français en Amérique, c'est-à-dire, la survie et le développement de la langue et de la culture françaises dans le contexte politique et constitutionnel existant. Depuis 1760 jusqu'à tout récemment, le discours officiel de l'Eglise catholique a toujours prêché la soumission des catholiques aux systèmes politiques en place. Des discours de Mgr Plessis, à la fin du XVIII siècle, à la lettre des évêques en 1967 à l'occasion du centenaire de la confédération, en passant par ceux de messeigneurs Lartigue, Bourget et Laflèche au XIX, dans les années 1837-1840, le thème de la loyauté de l'Eglise catholique par rapport au régime établi, confédératif ou autre, est constant. Il faut attendre le référendum québécois pour entendre ou lire certaines questions ou critiques prudentes à l'endroit du système confédératif. On peut penser que la mentalité catholique, forgée au cours de quelques siècles par des moyens d'éducation populaire remarquablement efficaces (pensons à la prédication), ait beaucoup de mal à déboucher sur la politisation de la question nationale impliquée par exemple dans le projet de souveraineté dit Québec. Il ne faut pas s'étonner alors que le catholique traditionnel soit dépourvu devant un projet qui implique un chambardement constitutionnel et un nouveau régime politique. On comprend, dès lors, la nécessité pour le
Québécois qui souscrit au nouveau projet nationaliste de rompre avec cette mentalité catholique traditionnelle.

Dans son livre Nationalisine et religion, Jacques Grand insiste beaucoup sur la privatisation de la tradition catholique québécoise qui s avère incapable de déboucher sur un discours et une pratique politique inspirés par la foi. Il n'est pas étonnant que, dans ce contexte, le nouveau projet national québécois marque une rupture par rapport à la tradition catholique qui est visiblement incapable de le porter, encore moins de l'inspirer. Si le catholicisme québécois a pu soutenir et peut-être inspirer le "nationalisme culturel" du passé, il est complètement déphasé par rapport à la formulation nettement politique du mouvement nationaliste actuel. Peut-on penser que ce nationalisme s'est substitué à la religion? Certes oui, si on postule que le catholicisme était par le passé le pôle d'identification majeur du peuple québécois. Mais l'était-il vraiment?

Quelle que soit la réponse que l'histoire, la théologie ou la sociologie peuvent donner à cette question, le contexte actuel nous incite à déplacer la question posée. En effet, le nationalisme québécois actuel prend une place que la religion n'a jamais tenue, à savoir celle du projet politique collectif. Dans ce contexte, le catholicisme traditionnel est simplement déphasé, déclassé et non substitué. C'est du moins l'hypothèse que je vous lance en pâture au début de cet atelier.

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