Le 78 tours et la qualité du son

André Tubeuf
Extrait de: «La matière première», Diapason-Harmonie, no 392, avril 1993, p. 73.

On ne tient pas du tout au 78 tours comme objet, précieux, cassable, d'origine, collectionnable, etc. Mais on tient, et passionnément, à ce dont le 78 tours est porteur. Quoi? Une histoire? Non pas. Il n'y a pas d'histoire de l'interprétation que le disque nous permette d'écrire avec ses généalogies; avoir été l'élève d'un grand pianiste ou d'une grande chanteuse ne fait pas, mais pas du tout, reporter dans ses doigts ou dans sa voix les manières, le style ni moins encore le son appris. Il n'y a pas d'artiste digne de ce nom qui soit la voix de son maître [...] Non, ce qu'il faut rechercher dans le 78 tours, c'est la qualité du son. Non pas la qualité du son enregistré, domaine où l'on a fait des progrès. Mais la qualité du son produit, domaine où l'on a beaucoup perdu. Le 78 tours enregistrait imparfaitement un son parfois parfait: la plénitude de timbre du piano de Rubinstein ou de Schnabel, celle du violon de Kreisler, le miracle des voix de Rosa Ponselle ou Frida Leider. Non seulement l'on n'a pas fait mieux grâce au progrès, mais c'est comme si des sorcelleries y avaient contribué, que nous avons entièrement perdues.

Comprenez-moi bien, lecteur. Il y aurait fétichisme peut-être, installation morose dans le passé en tout cas, si l'on se repassait à l'infini les traits ou le phrasé ensorcelant de Kreisler, ou les vocalises solides, substantielles, légérissimes pourtant, d'une Tetrazzini comme des modèles irrattrapables. Nous croyons au contraire de toute notre conviction, et de toute notre espérance, qu'il faut accepter le fait que Callas a fait son oeuvre d'éveilleuse et est morte et que c'est à une Violetta, à une Lucia d'aujourd'hui que nous allons demander nos émotions et nos émerveillements dans Verdi et Donizetti, si nous voulons que les opéras, les salles de concert vivent encore. [...] Alors, pourquoi le 78 tours? Mais c'est tout simple. Parce qu'il est le seul à nous donner constamment, et comme par routine, l'exemple vivant et vérifiable d'un son (de voix, de violon, de piano) émis avec naturel et facilité, tenu sans raidissement, projeté loin dans l'espace sans être jamais poussé. On peut s'exaspérer des craquements et inconvénients acoustiques liés à l'enregistrement primitif; plus sérieusement, on peut détester des styles, qui ont vieilli (en attendant que vieillisse aussi le nôtre, que nous croyons juste, donc immortel). En revanche, il nous faut, nous tous, écouter la plénitude du son là seulement où elle nous a été préservée. [...] Le son est la matière première, et dernière, de toute musique. Il ne sert à disserter des "styles" quand cet essentiel-là s'est perdu. Allons le retrouver là où il a été, Dieu merci, préservé à jamais. Et quels que soient les craquements!

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