Choisir ses classiques ou choisir ses mentors ?

Youri Pinard

Pourquoi veut-on rétablir l'enseignement des classiques au collégial? Cherche-t-on à transmettre un savoir encyclopédique universel ? Un genre de guide alimentaire canadien version intellectuelle ? Ou cherche t-on à créer une cohérence, une âme complète ? Est classique ce qui peut nourrir l’âme, élargir, élever et approfondir la vie de l’âme, point final, croit Youri Pinard.

Dans une conversation amicale, Jacques Dufresne s’emballe à l’idée d’un possible retour des œuvres classiques dans les cégeps. Personne n’est contre la vertu me dis-je, un peu cynique. Mais qui décide de ce qui est classique? Suffit-il à un texte d’avoir traversé le temps? Et faut-il conclure pour autant que les jeunes esprits devraient tous lire les mêmes classiques. C’est le programme qui me rend sceptique plus que les classiques. Encore des œuvres qu’on étudie pour passer un examen en régurgitant ce que le fonctionnaire veut entendre?

Je pose la question de l’intention. Une question classique: “pourquoi?”. Cherche-t-on à transmettre un savoir encyclopédique universel? Un genre de guide alimentaire canadien version intellectuelle? Ou cherche-t-on à créer une cohérence, une âme complète? Cherche-t-on à susciter une culture vivante nourrie de l’atemporel et qui porte à conséquence dans son époque? À mon sens, est classique ce qui peut nourrir l’âme, élargir, élever et approfondir la vie de l’âme point final. (Zut! j’ai dit le mot en “â”. J’ai probablement enfreint les règles de la communauté.)

J’ai envie d’insister sur les simples mots « élargir » et « approfondir », car on en fait beaucoup en matière d’élévation, mais souvent on le fait mal, on passe à côté, comme si on se trompait de point de départ. J’aime quand James Hillman parle de “spaciousness” au sujet de l’âme. Il y a cette immensité horizontale et profonde de l’âme qui veut prendre part pleinement à toute la grande catastrophe de cette existence, à sa manière, en y plantant sa semence propre. Quand on regarde un grand arbre, il ne faut pas oublier que dans l’invisible s’étendent et plongent des parties de lui aussi importantes que sa cime. Être spacieux ne veut pas dire être partout ni être dilué, ni être tout pour tout le monde. Hillman insiste sur le fait que le génie s’élève selon la nature de sa semence (the acorn theory).

Nourrir toutes les âmes au même programme d’éducation comme s’il s’agissait d’une monoculture de maïs bien alignée n’a pas vraiment de sens. Classiques ou pas.  Même que je trouve ça louche comme idée.

Bien que j’adhère de tout cœur à la nécessité de rendre ses classiques à une humanité qui en a fait table rase, je laisse le choix des contenus nationaux aux intellectuels compétents. C’est juste que “dans la vraie vie”, on arrive sur les lieux d’un séisme : Il y a urgence et peu de moyens à portée de main.

Du point de vue de la vie de l’âme, le monde est en plein syndrome post-traumatique dont il peine même à se rendre compte. (Et non, je ne parle pas de la pandémie, je parle du matérialisme et de la banalisation des êtres). Il y a urgence. Il y a des blessés. Il y a des corps sans cœur, des têtes sans corps et beaucoup de bruit. Au lieu de dresser une liste de classiques, il conviendrait de commencer les massages cardiaques car on ne sauvera pas tout le monde. Quand une âme se meurt faute de courage, inutile de lui donner une liste de classiques, il faut l’aider à retrouver courage. Je nous mets donc au défi: que l’intention soit claire et que la liste soit courte.

Et si on pouvait, pour une fois, choisir son intention philosophique au lieu de suivre celle d’un programme d’État mur à mur? Enfin, on pourrait s’instruire dans la lignée qui convient à sa nature. Qui a du temps pour étudier ce que tout le monde étudie?

Il y a trop d'œuvres magnifiques pour toutes les rencontrer durant une vie. On devrait donc pouvoir tracer son chemin parmi ces œuvres en fonction de sa vocation profonde (à découvrir) afin d’approfondir et de s’élever selon les racines particulières de l’âme de chacun. Chose que nous sommes hélas! devenus incapables d’identifier parce que nous passons trop de temps hors de nous-mêmes.

Le problème c’est que lorsque l’attention est monopolisée par les notifications instantanées hyper-ciblées, il n’y a plus de place pour les classiques, ni même pour les intentions. L’appel des sens dont se méfiaient les anciens philosophes - de la petite bière - a été remplacé par des contenus suggérés par des algorithmes qui nous connaissent mieux que notre mère et des notifications qui nous “excitent” sans repos (nous citent à l’extérieur de nous-mêmes). Et par une conscience du monde spatialement et quantitativement élargie mais très superficielle qui est le contraire de l’espace que Hillman nomme “spaciousness”. À tel point qu’un Platon d’aujourd’hui suggérerait probablement à ses disciples de commencer par renouer avec leurs sens.

Nous croyons que nous faisons nos propres choix. Or, Spotify choisit notre musique pour nous, Youtube nous intube de contenus suggérés, même chose avec Instagram, Facebook, Tik Tok, Netflix… Tous nous poussent à vivre dans un « défilement infini » (infinite scroll) de contenus sélectionnés sur mesure pour nous faire dépenser le peu d’attention dont nous disposons. Et pour ceux qui ne savent pas quoi penser, il y a toujours des micro-tribunes où ils trouveront les opinions tranchées propres à confirmer leurs biais sur n’importe quel sujet d’actualité. Il restera toujours aussi en dernier recours Radio-Canada, la nouvelle religion d’État.

« Ah non! pas moi » dites-vous? Eh bien! un peu d’empathie, s’il vous plaît : vous n’êtes peut-être pas représentatif du monde dans lequel vous vivez. Dans ce débat, on parle d’éducation, de programmes pour les jeunes des cégeps.

Bon! Trêve d’injures et de cynisme. Je repose donc la question : qu’allez-vous faire avec une liste de classiques dans l’épicentre de la tornade ? Les grands programmes nationaux seront-ils un algorithme de plus qui suggère aux jeunes ce qu’ils devraient aimer ?

Si on partage mon sentiment d’urgence et de dévastation, on voudra à la fois appliquer une médecine de guerre et revenir à l’essentiel. Peut-être conviendrait-il de se pencher sur chaque cœur ayant une chance de survie pour lui faire un massage cardiaque. De quoi ce cœur a-t-il besoin pour survivre? Parfois d’un électrochoc. Parfois d’une grande douceur.

Si on revient au contexte de l’éducation, ce n’est peut-être pas l’affaire d’un programme de suggérer un aliment cohérent en fonction de la nature et du potentiel de la personne. Ce serait plutôt celle d’un mentor. Un mentor qui connaît ses classiques.

Évidemment. Cela donnerait des “lignées d’âmes”, une chose plus précieuse que des programmes. Des lignées d’âmes, de valeurs et d’idées, capables d’un sens de l’identité et capables de se reconnaître les unes les autres, de dialoguer sans se caricaturer.

Au lieu de lutter pour établir un programme national du politiquement correct, ces lignées d’âmes coexisteraient dans un paysage nourricier pour l’âme et la culture, quitte à s’affronter de temps à autre.

Vous me suivez dans mon délire? J’en appelle au retour des classiques seulement s’il n’est pas un programme; seulement s’il est accompagné de l’esprit classique du mentorat et de la découverte individuelle du « daimôn » de chacun.

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Extrait

Ce n’est peut-être pas l’affaire d’un programme de suggérer un aliment cohérent en fonction de la nature et du potentiel de la personne. Ce serait plutôt celle d’un mentor. Un mentor qui connaît ses classiques. [...] J’en appelle au retour des classiques seulement s’il n’est pas un programme; seulement s’il est accompagné de l’esprit classique du mentorat et de la découverte individuelle du “daimon” de chacun.

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