L'Encyclopédie sur la mort


Question romaine 5

Michèle Nouilhan

Pour répondre à la question construite par Plutarque, celui-ci a recours à une narration empruntée à Varron et cherche des correspondances des coutumes grecques avec les romaines, du thème de la souillure chez les Grecs et les Romains ainsi que de l'opposition grecque: naissance / mort et avec celle des Romains toit / porte.

Question romaine 5
Pour quelle raison ceux dont on a annoncé faussement la mort à l'étranger [264e} et qui reviennent ensuite, ne sont-ils pas reçus à la porte, mais montent-ils sur le toit pour se laisser tomber à l'intérieur?

Varron en donne une raison tout à fait fabuleuse. Il dit que dans la guerre de Sicile, après une grande bataille navale, une rumeur mensongère se répandit sur la disparition d'un bon nombre de Romains et que lorsqu'ils revinrent, en peu de temps ils moururent tous. Un seul, au moment où il allait entrer, se heurta à des portes qui se fermaient d'elles-mêmes et qui ne cédaient pas quand il tentait de les ouvrir. L'homme s'endormit là même devant les portes et il eut pendant son sommeil une vision [264f] qui lui conseillait de monter sur le toit et de se laisser glisser dans la maison. Ainsi fit-il et il vécut heureux jusqu'à un âge avancé; depuis la coutume s'est établie pour les générations suivantes.

Mais voyons si ces faits ne ressemblent pas, dans une certaine mesure, aux coutumes grecques. Les Grecs jugeaient impures, n'admettaient pas dans leur société et ne laissaient pas s'approcher des temples les personnes qui avaient fait l'objet d'un convoi funèbre ou avaient été mises au tombeau comme mortes. Un certain Aristinos, victime lui aussi de cette superstition, envoya, dit-on, à Delphes, prier le dieu de le délivrer de l'embarras où il se trouvait en raison de cette coutume. La Pythie répondit:

[265a] «Tout ce que à son lit fait une femme accouchée Fais-le aussi et sacrifie aux bienheureux.»

Aristinos, dis-je, qui avait bien compris l'oracle, se livra comme un nouveau-né entre les mains des femmes pour qu'elles le lavent, l'emmaillottent, l'allaitent. Ils font de même, tous les autres que l'on appelle «les Ressuscités». Quelques-uns prétendent qu'il y avait de ces "Ressuscités» avant Aristinos et que la coutume est ancienne. Il ne faut donc pas s'étonner si aux yeux des Romains, ceux qui passaient pour avoir été une fois ensevelis et appartenir à la catégorie des défunts n'avaient pas le droit de franchir la porte de la maison*, [265b] par laquelle ils sortent pour aller sacrifier* et par laquelle ils rentrent quand ils ont sacrifié, et s'ils les obligeaient à descendre d'en haut, depuis l'air libre*, dans la partie de la maison à ciel ouvert; car les purifications, comme il convient, s'accomplissent à ciel ouvert.

Commentaire
*Varron relaterait des faits survenus lors de la première guerre punique, au début du Ill" siècle av. J-C. (peut-être dans les Antiquités humaines ?) ; rien de précis pour les faits grecs.

Usages et superstitions autour de la mort font l'objet des Q. 14,23,26,34,79; « le moment de la vie où la souillure paraît le plus redoutable au Grec est incontestablement celui de la mort» (Moulinier 1952 : 76, cf. Vernant 1974 : 121-140); impurs sont le mort et tout ce qui s'en est approché et diverses précautions sont prises. La présence d'un cadavre dans une maison souille l'eau et le feu; il faut aller chercher ailleurs de l'eau et du feu purs, cf. QG 24. A Rome, la descente par le toit d'un «revenant» évite et le passage du seuil qui a une portée symbolique (les prisonniers de guerre par exemple rentrant à Rome recouvraient le droit de cité par le seul fait de repasser le seuil de leur demeure), et la souillure de la porte. En Grèce revenir de la mort équivaut à renaître et se matérialise dans des actes précis de soin nourricier. Pas d'autre mention de cette coutume singulière.
Cette étiologie fait partie du petit nombre de questions qui ont une énonciation affirmative (Q. 10, 19, 35, 56, 103). L'explication proposée par Varron et jugée mythique par Plutarque n'est avancée que parce qu'elle a des correspondants dans le monde grec. La culture grecque éclaire les usages romains autour de la mort et en réduit la singularité. A l'opposition naissance / mort, fait face en pays romain celle de toit / porte, le toit étant l'opérateur du ciel ouvert,
sub diuo, témoin de tout acte sacré (cf. Q. 10).
Date de création:-1-11-30 | Date de modification:-1-11-30

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