Le principe de clôture

Wilfrid Noël Raby

Comment la vie doit se protéger elle-même pour se maintenir, comment ses limites, les clôtures dont elles s'entourent, font sa force. [...] Grâce à sa paroi, chaque cellule endigue sa part d'énergie afin de pouvoir être un point chaud dans l'univers.

La vie a besoin de cloisons, et c'est à leur existence que nous devons d'être de passage dans la vie telle que nous la connaissons. Les lois de la thermodynamique forment les piliers de notre compréhension de l'univers. Elles stipulent que l'énergie ne peut être ni créée ni détruite, qu'elle ne peut être que transmise. Selon une autre loi tout processus spontané tendrait vers une entropie croissante. Par entropie on entend le degré de désordre dans un système. La vie,qui est caractérisée par l'ordre est donc une chose anormale dans l'univers. Si, comme on le croit, la vie s'est organisée dans le désordre d'une terre en ébullition, elle ne pouvait continuer à exister sans protéger l'ordre qui la constitue. D'où ce que j'appelle le principe de la clôture, qui protège la vie contre les forces de l'univers cherchant à la dissiper.

Le moindre grain de vie est entouré d'une membrane. Une cellule commence à sa membrane; à l'intérieur sont concentrés les nutriments, les organelles qui les digèrent, le noyau qui contient et déploie des gènes. À l'extérieur sont excrétés les déchets, nagent les prédateurs, et se trouve le milieu nourricier ou destructeur. Les cellules formant un groupe interagissent de la même façon, elles doivent communiquer entre elles à travers leurs parois. Ensemble, ces cellules deviennent le foie, la peau, l'estomac ou le cerveau; elles reçoivent du dehors et donnent de l'intérieur. Lorsque les cellules dérogent au code qui les unit en forme et en fonction, elles deviennent cancéreuses et cavalent vers l'ultime sentence de la mort, où sont supprimés intérieur et extérieur. La membrane tire sa nécessité de ce qu'une cellule, isolée ou faisant partie d'un groupe, paie un coût élevé pour demeurer en vie parce que pour cela, elle doit concentrer l'énergie en elle-même. L'univers tendrait à des niveaux d'énergie dont la somme totale serait constante puisque l'énergie ne peut être ni détruite, ni générée de nouveau, comme je l'ai déjà indiqué. Il n'y aurait que des variations locales, plus ici et moins là. Grâce à sa paroi, chaque cellule endigue sa part d'énergie afin de pouvoir être un point chaud dans l'univers. À l'intérieur, elle concentre l'arsenal dont elle a besoin pour remonter les flots des vents solaires. Sans paroi, elle serait emportée.

Les biologistes tentèrent de créer des parois semblables à celles des cellules. Après maints efforts, ils produisirent de minuscules bulles de gras nommés liposomes. Comme ils ressemblent à la membrane cellulaire, ces liposomes se fusionnent avec elle et, ce faisant, peuvent déposer à l'intérieur des cellules qu'ils contactent des marqueurs. Les médecins eurent vent de cette découverte. Pourquoi ne pas tenter de livrer soit des médicaments soit des gènes à des cellules malades, comme on livrerait une lettre à la poste? C'est ainsi que commencèrent des expériences cliniques au cours desquelles on projeta de traiter la fibrose kystique en faisant inspirer par ceux qui en souffrent des suspensions de liposomes contenant un gène destiné à remplacer le gène défectueux. La porte s'est avérée difficile à ouvrir. À bien y penser, faut-il s'étonner que les cellules ne nous livrent pas si facilement le code du mur qui les protège depuis toujours?

Il n'y a pas que les cellules qui agissent selon le principe de la clôture. Un autre principe, celui des pelures d'oignon, veut que chez le vivant les principes se superposent et que chez les humains, la distinction entre l'extérieur et l'intérieur soit tout aussi importante. Les enfants immunodéficitaires qui ne peuvent vivre que dans une bulle nous crient cette évidence. Jour après jour, nous déambulons au milieu de signaux perpétuellement présents, dont nous n'avons pas conscience, qui font la distinction entre intérieur et extérieur. C'est par des expériences extrêmes que nous parvenons à comprendre ces choses absolument fondamentales — et si subtilement organisées que nous pouvons les ignorer impunément. Mais qu'un infarctus cérébral se produise dans le bulbe céphalo-rachidien, et vous voilà prisonnier - vivant, conscient, muet, et terrifié — de votre corps, tant et si bien paralysé que seuls quelques mouvements des yeux permettent la communication avec le monde. L'individu est pour ainsi dire muré dans les limites de son corps.

À des degrés divers, les enfants autistes souffrent d'être tout aussi murés, coupés du monde. Ne pouvant exprimer leur affection qu'avec la plus grande parcimonie, assaillis par des bruits et des images contre lesquels ils sont intérieurement sans défense, ils se retirent plus profondément encore au centre d'eux-mêmes. Laissés à eux-mêmes, ils ne resurgiraient pas de leur donjon intérieur. La clef du traitement utilisé, quel qu'il soit: ouvrir une brèche grâce à laquelle ils peuvent apprendre à filtrer et à amadouer un monde qui leur semble sans cesse les assiéger. Il s'agit ni plus ni moins pour eux d'apprivoiser la moitié extérieure du monde qui leur est propre.

Lorsque nous marchons épris de solitude lourde, nous sentons alors que les cellules constituant notre vie intérieure, cellules physiques, mentales, amoureuses, religieuses semblent nous emprisonner de l'intérieur. comme autant de sacs de sable formant un mur. Il ne pourrait en être autrement. Comment en effet pourrions-nous prétendre échapper aux contingences qui affligent chacune de nos cellules? Je crois, comme Jean Rostand, que nous ne connaîtrons jamais assez les contingences auxquelles est soumise notre personne et à combien peu de chose nous devons de ne pas devenir ce qui nous effraie. Tout tient à un fin jeu de membranes.

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