1e partie: les influences vernaculaires

Louis Camille Enlart
Survol des influences vernaculaires, romaines et orientales de l'architecture romane en France.
L'architecture romane coordonne, épure, simplifie et développe les éléments que lui fournit l'art carolingien ; on l'a très justement comparée aux langues romanes; elle repose, en effet, sur un fond latin : les éléments de la construction romane sont romains, bien qu'elle admette, comme la langue, certains apports d'éléments étrangers, qu'elle harmonise avec le fond principal ; enfin, elle forme de nombreuses écoles comparables aux dialectes des langues romanes.

Les éléments sont coordonnés : ainsi, le clocher et le baptistère, qui étaient des hors-d’œuvre, Seront incorporés à l'église ; ils sont épurés : un certain nombre de formes qui n'avaient déjà plus leur raison d'être dans l'art romain, telles que l'entablement, les frontons décoratifs, les chapiteaux dorique et ionique, sont presque totalement éliminés ; les proportions des ordres antiques sont abolies de façon que la décoration assouplie puisse habiller franche­ment les formes les plus variées de la construction ; les placages de marbre ou de stuc1 sont généralement supprimées ; c'est dans les membres mêmes de la construction, nettement affirmée, et dans la pierre même de son appareil que l'on sculpte, et l'ornementation explique la structure au lieu de la dissimuler. Cette structure et surtout cette ornementation se composent d'éléments d'origine très diverse : aux éléments de construction et de décoration légués par l'antiquité romaine s'ajoutent des combinaisons empruntées aux objets d'art industriel et à certains édifices de l'empire d'Orient2 qui les avaient eux-mêmes empruntés à la Perse. I1 est certain que les basiliques à voûtes et à piliers que l'on trouve en Asie Mineure et en Chypre ont une étroite parenté avec nos églises romanes, et que les coupoles centrales de celles-ci procèdent d'une inspiration orientale, non moins que les églises à séries de coupoles dont il sera question plus loin. Si les monuments romains et orientaux sont recherchés et imités, on accepte aussi les motifs d'ornement apportés par les barbares Francs et l'on met à profit tout le trésor des formes ornementales byzantines, dont l'origine remonte aux Perses, aux Assyriens et aux Égyptiens (art copte). De tous ces apports si divers, l'art roman a su compo­ser un style très homogène et très original.

L'art, comme les langues romanes, a simplifié la tradition romaine en éliminant les complications inutiles, telles que le mécanisme, parfois si complexe, des arcs et des armatures de voûtes, et nous avons déjà vu qu'en matière d'ordonnance décorative, il rejette tous les préjugés et toutes les traditions qui n'ont plus leur raison d'être.

Enfin, le style roman développe les éléments que l'art carolingien lui a transmis : au lieu de petites églises voûtées, imitant timide­ment des modèles byzantins et de plus grandes églises sans voûtes, qui perpétuent en l'alourdissant et en l'appauvrissant la basili­que antique, il applique délibérément la voûte au plan basilical, et, loin de restreindre celui-ci pour résoudre plus facilement le pro­blème, il l'amplifie en prolongeant les collatéraux autour de l'abside, en adjoignant à celle-ci des absidioles, en augmentant l'impor­tance et la fréquence du transept, des tribunes et des tours, qu'il a rattachées à l'édifice principal.

Ce programme ne s'est pas réalisé en un jour : son accomplisse­ment a été le couronnement des efforts de plusieurs générations, au XIe siècle3. L'architecture et la décoration n'ont de valeur que par les principes adoptés et par des intentions insuffisamment réalisées. Le Nord de la France n'a pas même essayé de voûter, le Midi et le Centre.y sont parvenus en sacrifiant l'éclairage qui y est moins nécessaire; plus riche en débris et en traditions de l'époque romaine et plus cultivé à cette époque, le Midi réalisera une sculpture supérieure et osera plus tôt essayer de retrouver l'art de la statuaire. Le Nord, avant le milieu du XIIe siècle, montre, lui aussi, la persistance des traditions antiques, mais ne produit qu'une ornementation lourde et maladroite où les souvenirs gallo-romains parfois très vivaces4 se mêlent à quelques motifs barbares, et, comme si ce n'était assez des difficultés matérielles que les artis­tes éprouvent à recréer une sculpture, il semble que des préjugés iconoclastes, qui furent en leur temps une précaution prise contre le retour du paganisme, s'opposent plus ou moins5 jusque dans le cours du XIIe siècle à la reproduction statuaire des sujets sacrés.

La fin du Xe siècle avait élevé déjà de lourds édifices romans ; les premières années du XIIe siècle produisirent encore des édifices semblables à ceux du XIe siècle : il ne parait pas qu'alors aucun progrès appréciable ait été accompli depuis cent ans, quand, tout à coup, l'art prend un essor prodigieux et réalise en quelques années la transformation la plus complète: les arts, comme la philosophie, le droit, les institutions religieuses et laïques, la politique, la guerre, la colonisation, tout marche d'un même élan en ce siècle extraordinaire, qui partout élimine la barbarie tudesque pour renouer la tradition antique. Pour ne parler que de notre sujet, vers 1100, les églises voûtées étaient extrêmement rares, du moins dans le Nord et même dans les régions où l'art avait meilleure tenue, de grandes églises telles que celles de Conques et de la Charité avaient été bâties sans le déambulatoire qu'on y ajouta quelques années plus tard; c'est à peine si les écoles romanes existaient : celles de Bourgogne et de Provence naissaient seulement ; vers 1125, la croisée d'ogives, élément générateur du style français, est connue d'un bout à l'autre de la France, dans l'Italie du Nord et en Angleterre ; en 1140, le style gothique ou, plus exactement, français, est réalisé à Saint­Denis ; enfin, dans le dernier quart du XIIe siècle, il a non seulement fait la conquête de la France, mais a dépassé nos frontières.

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